Dépression & humeurPour un proche50 min de lecture

Un proche atteint de trouble bipolaire : comprendre et accompagner

Votre conjoint, votre enfant ou votre parent a traversé une période où il ne dormait plus et dépensait sans compter, puis des mois où il ne se levait plus, et l'on vous a parlé de trouble bipolaire. Ce guide explique ce qu'est cette maladie, ce que la recherche a montré sur le rôle des familles, et ce que vous pouvez faire concrètement : repérer les premiers signes d'un épisode, écrire un plan à l'avance, parler d'une façon qui apaise, réagir pendant une phase haute ou basse, et tenir vous-même dans la durée.


Dr Zayan Al-Falasi, médecin-psychiatre

En bref

Ce guide s'adresse aux proches d'une personne atteinte de trouble bipolaire : conjoint, parent, enfant devenu adulte, frère ou sœur, ami. Il part de ce que la recherche a établi : le traitement de fond est médicamenteux, les épisodes s'annoncent souvent par des signes que l'entourage peut apprendre à reconnaître, le sommeil et la régularité des journées pèsent sur les rechutes, et les programmes qui informent et soutiennent les familles réduisent les récidives. Il propose une méthode pas à pas, dit ce qu'il faut faire quand la sécurité est en jeu, et accorde une large place à votre propre santé.

Thématique
Dépression & humeur
Pour qui
Pour un proche
Langues
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Le programme

Ce guide est un contenu de psychoéducation. Il ne remplace pas une consultation. Si votre proche parle de mourir ou de se faire du mal, s'il a commencé à agir, s'il est très agité ou menaçant, ou s'il tient des propos sans lien avec la réalité, restez avec lui si vous pouvez le faire sans danger et appelez les services d'urgence de votre pays. Plusieurs nuits presque sans sommeil avec une énergie inhabituelle, ou un abattement profond qui s'installe en quelques jours, justifient de joindre le psychiatre ou le médecin le jour même. Chez une personne qui prend un régulateur de l'humeur dont le taux doit être vérifié par des prises de sang régulières, des vomissements, une diarrhée, de forts tremblements, une démarche instable, des difficultés à parler ou une confusion demandent un avis médical en urgence (voir la section 6). Ne conseillez jamais à votre proche d'arrêter ou de modifier seul un traitement prescrit. Comptez cinquante minutes de lecture.

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1. Avant de commencer

Il est deux heures du matin et la lumière du salon est encore allumée. Votre mari repeint la bibliothèque, la radio en fond, et il vous explique avec un enthousiasme que vous ne lui connaissiez plus qu'il va monter une entreprise, qu'il a déjà appelé trois anciens collègues et commandé le matériel. Il a dormi quatre heures en trois nuits, et il n'a jamais semblé aussi en forme. Quand vous lui dites que vous êtes inquiète, il se fâche : pour une fois qu'il va bien, vous voudriez qu'il retombe. Six mois plus tôt, ce même homme ne se levait plus et vous répétait qu'il était un poids pour tout le monde.

C'est peut-être votre fille, hospitalisée à vingt ans après une semaine dont personne n'a compris le sens, ou votre mère, dont on disait qu'elle avait « un caractère difficile ». Vous vous demandez ce que vous auriez dû voir, ce que vous devez faire maintenant, et jusqu'où vous avez le droit de vous en mêler.

Trois choses, tout de suite.

Le trouble bipolaire est une maladie, pas un trait de caractère. Ce que vous avez vu pendant les épisodes, la colère, les dépenses, les mots blessants ou l'effondrement, appartient en grande partie à la maladie. Cela ne rend pas ces moments moins douloureux, mais cela change la façon d'y répondre.

Elle se soigne, et le soin se compte en années. Le traitement de fond, c'est-à-dire celui que l'on prend en continu, même quand tout va bien, est médicamenteux : il réduit le nombre et la gravité des épisodes. Les approches psychologiques s'y ajoutent, et celles qui associent la famille font partie des mieux démontrées pour prévenir les rechutes, c'est-à-dire le retour d'un épisode.

Votre rôle est réel, et il a des limites. Vous pouvez apprendre à repérer les premiers signes d'un épisode, aider à écrire un plan à l'avance, contribuer à un climat qui apaise et protéger ce qui doit l'être. Vous ne pouvez pas empêcher seul un épisode, et vous n'avez pas à devenir le surveillant de quelqu'un.

2. Le trouble bipolaire, en mots simples

Une maladie de l'humeur et de l'énergie

Le trouble bipolaire dérègle l'humeur, l'énergie, le sommeil et la pensée, par périodes que les médecins appellent des épisodes. Entre deux épisodes, la personne peut aller bien pendant des mois ou des années ; pendant un épisode, elle change, parfois au point d'être méconnaissable. La maladie touche plus d'une personne sur cent dans le monde. Elle débute souvent entre la fin de l'adolescence et la trentaine. On l'appelait autrefois « psychose maniaco-dépressive », parce que l'humeur part tantôt vers le haut, tantôt vers le bas.

Les phases hautes : la manie et l'hypomanie

La manie est une période, qui dure le plus souvent au moins une semaine, pendant laquelle l'énergie et l'activité montent de façon anormale. La personne dort très peu sans se sentir fatiguée, parle vite, passe d'une idée à l'autre, multiplie les projets et se sent capable de tout. Elle peut dépenser des sommes qu'elle n'a pas, prendre des décisions brutales ou conduire dangereusement. L'humeur n'est pas toujours joyeuse : chez beaucoup de personnes, c'est l'irritabilité qui domine. Dans les formes les plus intenses, la personne peut perdre le contact avec la réalité, se croire investie d'une mission ou persécutée : on parle alors de symptômes psychotiques.

L'hypomanie est une forme moins intense, et souvent plus brève, de la même chose. La personne est plus active, plus confiante, elle dort moins, et elle continue à fonctionner. Elle le vit souvent comme une bonne période, et c'est ce qui la rend difficile à repérer : personne ne consulte parce qu'il se sent bien.

Les phases basses et les états mixtes

La dépression bipolaire ressemble aux autres dépressions : une humeur éteinte, une perte de l'envie, une fatigue qui ne se répare pas, un sentiment d'inutilité, parfois des idées de mort, et parfois un besoin de dormir beaucoup plus que d'habitude. Il arrive aussi que les deux pôles se mélangent : la personne a l'humeur très sombre, mais elle est agitée, ses pensées s'emballent et elle ne dort plus. Ces états, appelés mixtes, sont souvent difficiles à reconnaître, et ce sont ceux où le risque de suicide est le plus élevé (section 14). Si votre proche vous paraît à la fois désespéré et survolté, prévenez rapidement son psychiatre, le médecin spécialiste qui le suit.

Entre les épisodes, et les deux formes

Beaucoup de personnes retrouvent leur fonctionnement d'avant ; d'autres gardent une humeur un peu basse, de la fatigue ou des difficultés d'attention et de mémoire. Ce n'est pas de la paresse, et ce n'est pas forcément le début d'un épisode. Les médecins distinguent le type 1, où la personne a connu au moins une manie franche, et le type 2, fait d'hypomanies et de dépressions. Le type 2 n'est pas une forme légère : les symptômes dépressifs y occupent souvent beaucoup de place (section 4).

Ce que ce n'est pas

Changer d'humeur plusieurs fois dans la journée ou passer du rire aux larmes après une dispute ne fait pas un trouble bipolaire. Les épisodes de cette maladie durent des jours, des semaines ou des mois, avec un changement du sommeil et de l'énergie. Une instabilité émotionnelle rapide, déclenchée par les relations et présente depuis l'adolescence, évoque plutôt un autre trouble, que décrit notre programme Les émotions qui débordent : instabilité et trouble borderline. Seul un psychiatre peut faire la différence, et les deux coexistent parfois. Ce guide fait partie d'une série de trois guides pour les proches, construits de la même façon : si un trouble borderline ou une schizophrénie concerne votre proche ou un autre membre de votre famille, Un proche avec un trouble borderline : comprendre et aider et Un proche atteint de schizophrénie : comprendre et accompagner expliquent chacun de ces troubles et ce que vous pouvez faire au quotidien.


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Ce que contient la suite

  • 3. Ce que vous voyez, et ce que cela veut dire
  • 4. Ce que dit la recherche
  • 5. Pourquoi un épisode se déclenche
  • 6. Le traitement médicamenteux : ce qu'un proche doit savoir
  • 7. Les autres soins, et ceux qui vous sont destinés
  • 8. Faire le point : observer avant d'agir
  • 9. Les signes précoces : construire la liste à deux
  • 10. Le plan écrit à l'avance
  • 11. Parler pour apaiser
  • 12. Pendant une phase haute
  • 13. Pendant une phase basse
  • 14. Le risque suicidaire
  • 15. Alcool, cannabis et autres produits
  • 16. Les rythmes de la vie commune
  • 17. Les situations particulières
  • 18. Prendre soin de vous
  • 19. Quand consulter, et quoi dire
  • 20. Huit semaines, pas à pas
  • 21. Questions fréquentes
  • 22. À retenir
  • 23. Sources et fondements

Questions fréquentes

Est-ce que le trouble bipolaire se guérit ? On ne le guérit pas au sens où il disparaîtrait définitivement, mais on le stabilise, parfois pendant de très longues périodes. Avec un traitement suivi, une vie régulière et un plan en place, beaucoup de personnes travaillent, ont une famille et des projets. L'objectif réaliste est d'avoir moins d'épisodes, plus courts, repérés plus tôt.

Est-ce de ma faute, ou de celle de notre famille ? Non. La maladie a une forte composante héréditaire et biologique, et aucune éducation ni aucun conflit ne la crée. Le climat familial peut influencer les rechutes, comme d'autres facteurs de stress, et c'est plutôt une bonne nouvelle : c'est un facteur sur lequel vous pouvez agir.

Il va bien depuis deux ans et veut arrêter son traitement. Que dire ? Ne tranchez pas à sa place et ne vous y opposez pas frontalement. Écoutez ce que le traitement lui coûte, rappelez ce que dit sa propre courbe sur les arrêts passés, et proposez-lui d'en parler d'abord au psychiatre. Si un arrêt est décidé, il se fait progressivement et sous surveillance, jamais seul et brutalement.

Comment savoir si c'est une bonne journée ou le début d'une phase haute ? Par la liste et le seuil construits ensemble, pas par l'impression du moment. Un signe isolé après une nuit courte pour une raison évidente n'est pas une alerte. Plusieurs signes de la liste pendant plusieurs jours, avec un sommeil qui se réduit sans fatigue, en sont une.

Il refuse de reconnaître qu'il est malade. Que puis-je faire ? Parlez de ce qu'il reconnaît : les nuits sans sommeil, les dettes, les disputes, la fatigue des dépressions. L'étiquette importe moins que ces faits. Faites-vous aider vous-même, préparez ce que vous ferez en cas de crise, et proposez le plan après le prochain épisode.

Puis-je appeler son psychiatre sans son accord ? Oui, pour lui transmettre ce que vous observez : le secret médical l'empêche de vous répondre sur le fond, pas de vous écouter, et votre information peut changer la consultation. Dites-le à votre proche plutôt que d'agir en cachette, et prévoyez ces circonstances dans le plan.

Il dit qu'il regrette ses phases hautes. Est-ce grave ? C'est fréquent et compréhensible : ces périodes s'accompagnent souvent d'énergie, de confiance et de créativité. Il vaut mieux l'entendre que le nier, puis mettre ce regret en balance, avec lui, avec ce que les épisodes ont coûté, et en parler au psychiatre.

Est-ce que mes enfants vont l'avoir ? Leur risque est plus élevé que celui de la population générale, mais la grande majorité des enfants d'un parent bipolaire ne développent pas ce trouble. Ce qui les aide aujourd'hui, c'est une explication simple et vraie, un quotidien stable et un parent soigné.

Je vis dans la peur de la prochaine crise. Est-ce normal ? Oui, c'est l'une des expériences les plus fréquentes chez les proches, surtout après une hospitalisation. Le plan écrit aide souvent, parce qu'il remplace une vigilance diffuse par une conduite précise. Si la peur reste envahissante, parlez-en à un psychologue ou à un groupe de proches.

Ai-je le droit de partir, ou de mettre fin à la relation ? Oui. Accompagner quelqu'un n'oblige personne à se sacrifier, et certaines relations ne survivent pas à la maladie ou à la violence qu'elle a parfois entraînée. Si vous êtes en danger, votre sécurité passe avant tout le reste : partez sans attendre et demandez de l'aide. Sinon, faites-le de préférence en dehors d'un épisode, dites votre décision sans rendre votre proche responsable de sa maladie, prévenez son psychiatre si le risque suicidaire vous inquiète, et faites-vous aider vous-même.

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