Troubles de la personnalitéPour un proche55 min de lecture

Un proche avec un trouble borderline : comprendre et aider

Des messages en rafale à minuit, une rupture annoncée puis regrettée, des blessures cachées sous des manches longues : quand quelqu'un que vous aimez a un trouble borderline, vous finissez par marcher sur des œufs. Ce guide explique ce qui se passe vraiment, pourquoi le mot « manipulation » trompe, comment reconnaître ses émotions sans tout accepter, comment poser des limites qui tiennent, et quoi faire quand sa sécurité est en jeu.


Dr Zayan Al-Falasi, médecin-psychiatre

En bref

Ce guide s'adresse aux proches d'une personne qui a un trouble de la personnalité borderline, ou chez qui l'on soupçonne ce trouble : parents, conjoints, enfants devenus adultes, frères et sœurs, amis. Il explique d'où vient ce trouble sans désigner de coupable, et rappelle ce que la recherche a établi : la plupart des personnes concernées vont nettement mieux avec le temps, plusieurs psychothérapies ont fait leurs preuves, et des programmes conçus pour les familles allègent la charge des proches. Il propose ensuite une méthode concrète, semaine après semaine : observer, valider, traverser les crises, poser des limites, réagir aux automutilations et au risque suicidaire, accompagner vers les soins, et tenir soi-même dans la durée.

Thématique
Troubles de la personnalité · Émotions
Pour qui
Pour un proche
Langues
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Le programme

Ce guide est un contenu de psychoéducation. Il ne remplace pas une consultation. Si votre proche est en danger immédiat, parce qu'il s'est gravement blessé, qu'il a pris quelque chose pour se faire du mal, qu'il dit ne plus pouvoir se retenir ou qu'il est très alcoolisé et parle de mourir, restez avec lui si vous pouvez le faire sans danger, éloignez ce qui pourrait servir et appelez les services d'urgence de votre pays. Une plaie profonde, un saignement qui ne s'arrête pas ou une brûlure étendue relèvent aussi des urgences. Si votre proche parle de suicide sans danger immédiat, demandez de l'aide le jour même, auprès de l'équipe qui le suit, de son médecin ou d'une ligne de prévention du suicide, souvent gratuite et joignable jour et nuit, qui répond aussi aux proches. Si vous êtes menacé ou frappé, mettez-vous d'abord à l'abri. Ne conseillez jamais à votre proche d'arrêter ou de modifier seul un traitement prescrit. Comptez cinquante-cinq minutes de lecture.

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1. Avant de commencer

Vous étiez en réunion, et vous avez répondu au message de votre fille avec une heure de retard. Entre-temps, elle vous en avait envoyé onze. Le premier vous demandait simplement de la rappeler. Le cinquième disait que, de toute façon, personne ne s'intéressait à elle. Le dernier, que vous pouviez l'oublier et que ce serait plus simple pour tout le monde. Vous l'avez appelée, elle n'a pas décroché. Vous avez passé la soirée le téléphone à la main. Le lendemain matin, elle vous a appelé, tendre et drôle, comme si rien ne s'était passé.

Et vous voilà soulagé, en colère et épuisé à la fois, avec une question que vous n'osez poser à personne : est-ce qu'elle le fait exprès ?

Chez vous, c'est peut-être un compagnon, un frère ou une mère. La scène change ; la sensation de marcher sur des œufs, elle, revient chez presque tous les proches.

Trois choses, tout de suite.

Ce que vous voyez n'est pas de la manipulation : c'est une douleur qui n'a pas encore appris à se dire autrement. Les personnes qui ont un trouble borderline ressentent les émotions plus vite, plus fort et plus longtemps que la plupart des gens, surtout dans les relations qui comptent pour elles. Les messages en rafale, les ruptures annoncées puis regrettées et les gestes contre soi servent d'abord à faire baisser une tension devenue insupportable. Les comprendre ainsi ne vous oblige pas à tout accepter, mais cela change la manière d'y répondre.

Ce trouble s'améliore, et souvent beaucoup. Les grandes études qui ont suivi des personnes pendant dix et seize ans montrent que la plupart cessent un jour de présenter le trouble, et que les rechutes complètes restent minoritaires. Plusieurs psychothérapies ont démontré leur efficacité. La réputation de maladie incurable qui colle à ce diagnostic est fausse.

Vous pouvez aider beaucoup, à condition de ne pas vous oublier. Votre rôle n'est pas de soigner. Il est de reconnaître ce que votre proche ressent sans approuver tout ce qu'il fait, de tenir des limites claires, de savoir réagir quand sa sécurité est en jeu, et de rester debout vous-même. Tout cela s'apprend.

2. Ce qu'est le trouble borderline

Un nom qui prête à confusion

« Borderline » veut dire « à la limite » en anglais. Le mot vient d'une idée aujourd'hui abandonnée : on pensait que ces personnes se situaient à la frontière entre deux grandes familles de troubles psychiques. L'idée a disparu, le nom est resté. En français, on parle aussi de « personnalité limite ». La Classification internationale des maladies, la liste de référence que l'Organisation mondiale de la santé publie pour les médecins du monde entier, permet dans sa onzième version d'ajouter la précision « borderline » à un trouble de la personnalité quand le tableau correspond à celui que décrit ce guide.

Ce que veut dire « trouble de la personnalité »

Le mot « personnalité » fait peur, parce qu'il semble désigner le caractère de la personne, pour toujours. Il veut dire autre chose. On parle de trouble de la personnalité quand des manières de ressentir, de réagir et d'entrer en relation sont installées depuis longtemps, souvent depuis l'adolescence, et qu'elles causent une souffrance importante à la personne et souvent à son entourage. Une partie de ces manières de réagir a été apprise, et ce qui a été appris peut changer : les études de suivi de la section 5 le montrent nettement pour ce trouble.

Ce que vivent les personnes concernées

Personne ne présente toutes les manifestations qui suivent : c'est leur accumulation et leur durée qui comptent.

Les émotions, d'abord, montent très vite, atteignent une intensité que la plupart des gens connaissent rarement, et mettent longtemps à redescendre. Une remarque anodine peut déclencher en quelques secondes une honte ou une colère immense, qui durera des heures.

Dans les relations, ensuite, la peur d'être abandonné occupe le centre : un silence, un retard ou un changement de ton peuvent être vécus comme le signe que l'on va être quitté, et déclencher des efforts désespérés pour l'empêcher. La même personne peut paraître parfaite un jour et impardonnable le lendemain.

L'image de soi, elle aussi, vacille : beaucoup de personnes concernées disent ne pas savoir qui elles sont ni ce qu'elles valent, et vivent avec un sentiment de vide que rien ne semble remplir.

L'impulsivité pousse aussi à agir vite pour faire baisser une tension, d'une manière qui nuit : dépenser sans compter, boire ou se droguer, conduire dangereusement, manger sans pouvoir s'arrêter. Chez beaucoup s'ajoutent des automutilations, c'est-à-dire des gestes par lesquels on se fait du mal volontairement sans chercher à mourir, et des conduites suicidaires. Les sections 11 et 12 y sont consacrées.

Il arrive enfin que, sous un stress intense, certaines personnes traversent de courts moments de méfiance, avec l'impression qu'on leur veut du mal, ou de dissociation, c'est-à-dire la sensation d'être coupé de soi-même ou du monde, comme derrière une vitre. Ces moments passent quand la tension retombe.

Ce que vous voyez, et ce qui se passe à l'intérieur

Quand votre proche réagit d'une façon qui vous paraît démesurée, l'émotion monte réellement plus haut chez lui, et il n'a pas appris à la faire redescendre. Quand il vous admire un jour et vous accable le lendemain, c'est souvent que la capacité à voir les nuances s'effondre sous une émotion très forte ; les gens deviennent alors entièrement bons ou entièrement mauvais. Quand votre frère dépense son salaire en une soirée, il cherche le plus souvent à éteindre une émotion, pas à vous défier.

Ces lectures ne valent pas excuse. Elles valent explication, et une explication permet de répondre à ce qui se passe vraiment.

Ce que ce n'est pas

Ce n'est pas un trouble bipolaire, même si la confusion est fréquente. Le trouble bipolaire procède par épisodes : pendant des jours ou des semaines, l'humeur reste très haute, avec peu de besoin de sommeil, ou très basse, puis revient à l'état habituel. Dans le trouble borderline, les variations durent plutôt quelques heures et sont déclenchées par des événements, souvent relationnels. Les deux peuvent coexister, et c'est au médecin de trancher. Ce guide fait partie d'une série de trois guides pour les proches, construits de la même façon : si un trouble bipolaire ou une schizophrénie concerne votre proche ou un autre membre de votre famille, Un proche atteint de trouble bipolaire : comprendre et accompagner et Un proche atteint de schizophrénie : comprendre et accompagner expliquent chacun de ces troubles et ce que vous pouvez faire au quotidien.

Ce n'est pas non plus un diagnostic que vous pouvez poser vous-même à partir d'une vidéo. D'autres troubles lui ressemblent, comme le stress post-traumatique, qui désigne les séquelles durables d'un événement terrifiant, ou le trouble du déficit de l'attention, qui associe depuis l'enfance distraction et impulsivité. Seul un professionnel peut faire la part des choses.

Qui est concerné

Les enquêtes en population générale situent sa fréquence autour d'une personne sur cent, bien davantage parmi les personnes suivies en psychiatrie. Une grande enquête américaine n'a pas trouvé de différence entre hommes et femmes, contrairement à l'image d'un trouble féminin. Les manifestations apparaissent en général à l'adolescence ou au début de l'âge adulte, souvent avec une dépression, une anxiété, une consommation d'alcool ou de drogues, ou un trouble alimentaire, qui se soignent aussi.


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Ce que contient la suite

  • 3. D'où vient ce trouble
  • 4. Le mot « manipulation », et pourquoi il faut le défaire
  • 5. Ce que dit la recherche
  • 6. Ce que vous vivez, vous
  • 7. Faire le point : observer avant d'agir
  • 8. Valider : la compétence qui change le plus de choses
  • 9. Quand l'émotion monte : traverser la tempête
  • 10. Poser des limites qui tiennent
  • 11. Les automutilations : comprendre et réagir
  • 12. Le risque suicidaire
  • 13. Les traitements qui aident votre proche
  • 14. Accompagner vers les soins
  • 15. Les programmes pour les familles
  • 16. Les situations particulières
  • 17. Prendre soin de vous
  • 18. Huit semaines, pas à pas
  • 19. Quand consulter, et vers qui
  • 20. Questions fréquentes
  • 21. À retenir
  • 22. Sources et fondements

Questions fréquentes

Comment savoir si mon proche a vraiment un trouble borderline ? Seul un professionnel peut le dire, après un entretien approfondi qui écarte d'autres explications. Vous pouvez noter des faits datés et proposer une consultation. Même sans diagnostic, valider et poser des limites aident face à n'importe quelle émotion qui déborde.

Est-ce de ma faute ? Non. Le trouble naît de la rencontre entre une sensibilité en partie héréditaire et un environnement, dans une influence qui va dans les deux sens. Ce que vous pouvez changer, c'est la façon dont vous répondez aujourd'hui, et c'est ce qui compte pour la suite.

Est-ce qu'on en guérit ? La plupart des personnes vont nettement mieux avec le temps : dans les grandes études de suivi, une très large majorité cesse un jour de présenter le trouble. La vie sociale et professionnelle se rétablit plus lentement, et c'est là que le traitement continue à travailler.

Dois-je lui dire que je pense qu'il est borderline ? Pas sous forme de diagnostic, et jamais pendant une dispute. Dites plutôt ce que vous observez : « je vois que tes émotions te font beaucoup souffrir, et je m'inquiète ». Le mot viendra, s'il doit venir, d'un professionnel qui l'expliquera avec son pronostic.

Elle menace de se tuer chaque fois que je pose une limite. Que faire ? Prenez chaque menace au sérieux : posez la question directement, et appelez les secours si le danger paraît immédiat. Puis gardez le principe de la limite et rediscutez sa forme au calme, idéalement avec sa thérapeute (sections 10 et 12). Vous êtes responsable d'appeler de l'aide, pas de ses actes.

Faut-il le faire hospitaliser ? En cas de danger aigu, ce sont les services d'urgence qui en décident avec lui. En dehors de ces moments, les recommandations britanniques conseillent d'essayer d'abord les solutions sans hospitalisation et, si un séjour devient nécessaire, d'en convenir à l'avance avec la personne, avec un objectif et une durée.

Un médicament pourrait-il l'aider ? Aucun ne traite le trouble lui-même. Un médecin peut en prescrire pour une maladie associée, comme une dépression, ou brièvement pendant une crise. Méfiez-vous de l'accumulation des prescriptions, et n'encouragez jamais un arrêt ou un changement sans le médecin.

Ma fille adolescente se fait du mal. Dois-je fouiller sa chambre ? Les mesures de sécurité sont légitimes pour une mineure, mais elles se prennent à visage découvert : dites-lui ce que vous rangez et pourquoi. La fouille en cachette détruit la confiance dont vous aurez besoin pour qu'elle vous parle. Faites soigner les blessures, prévenez l'autre parent, et consultez rapidement.

J'ai envie de partir. Est-ce que je l'abandonne ? Vous avez le droit de vous protéger et de mettre fin à une relation. Ce qui compte, c'est la manière : l'annoncer à un moment calme plutôt que disparaître, prévenir si possible l'équipe soignante, et répondre aux menaces éventuelles en appelant de l'aide plutôt qu'en restant sous la contrainte (section 12).

Mes autres enfants risquent-ils d'avoir le même trouble ? La sensibilité émotionnelle a une part héréditaire, ce qui peut augmenter le risque dans une famille, sans rien décider à soi seul. Ce qui aide les frères et sœurs, c'est un adulte disponible, un quotidien prévisible, le droit de parler de ce qu'ils vivent, et une aide rapide si l'un d'eux va mal.

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