1. Le programme en un coup d'œil
Indication. Le programme s'adresse à un adulte qui entend un acouphène depuis au moins trois mois (section 8), dont les oreilles ont été examinées par un ORL avec une audiométrie, et pour qui la détresse liée au son est au premier plan : nuits écourtées, attention captée, inquiétude, retrait. Il convient quand le handicap mesuré par le Tinnitus Handicap Inventory atteint au moins le niveau modéré (38 ou plus, section 11), seuil à partir duquel la Haute Autorité de santé propose une thérapie cognitive et comportementale (Haute Autorité de santé, 2026). Pour une gêne plus légère, ce manuel propose une version courte (section 36).
Modèle de référence. Le programme repose sur la thérapie cognitive et comportementale de l'acouphène, la seule approche psychologique dont l'efficacité est établie dans cette indication (Fuller et coll., 2020 ; Haute Autorité de santé, 2026). Il l'enrichit de la thérapie d'acceptation et d'engagement et de la pleine conscience, qui ont leurs propres essais (Westin et coll., 2011 ; McKenna et coll., 2017). Son modèle est celui de McKenna et ses collaborateurs (2014), qui décrit comment des interprétations menaçantes, une attention sélective, une activation physiologique et des comportements de sécurité entretiennent la gêne (section 7).
Format. Dix séances individuelles hebdomadaires de 50 à 60 minutes, la première de 75 minutes, puis trois séances de rappel, à un, trois et six mois. Le programme se conduit aussi en groupe (section 36), et la section 16 justifie ce format.
Mécanisme visé. Le programme ne cherche pas à faire taire le son, ce que le manuel ne promet pas, mais à obtenir quatre changements : que la personne comprenne son acouphène sans y voir une menace ; que son corps et son attention cessent d'être en alerte autour du son ; qu'elle abandonne la surveillance, la lutte et les protections superflues qui le maintiennent au centre ; et qu'elle retrouve son sommeil et ce que le son lui avait pris.
| Séance |
Objet |
Livrable de séance |
| 1 |
Évaluer, trier, relier à l'ORL |
Bilan et risque vérifiés, mesures de départ, carnet remis |
| 2 |
Comprendre l'acouphène |
Explication reformulée par la personne, son et gêne séparés |
| 3 |
Le cercle, et ce que l'acouphène a pris |
Cercle dessiné, valeurs écrites, première reprise datée |
| 4 |
Détendre le corps |
Relaxation faite en séance, entraînement quotidien fixé |
| 5 |
Déplacer l'attention |
Expérience de l'attention faite, une vérification remplacée |
| 6 |
Les pensées sur l'acouphène |
Pensées cotées, réponse écrite, expérience planifiée |
| 7 |
Le silence, les sons et les protections |
Protections triées, première exposition faite |
| 8 |
Les nuits |
Plan de sommeil écrit |
| 9 |
Faire de la place |
Exercice d'observation fait, actions guidées par les valeurs datées |
| 10 |
Bilan, pics et plan pour la suite |
Mesures refaites, plan écrit |
Ce que la personne emporte. Neuf fiches imprimables, listées à la section 38, dont une pour les proches.
Ce qui distingue ce programme des autres manuels de ce site. Il commence par l'ORL et reste en lien avec lui, parce qu'un acouphène peut signaler une affection qui se traite, parfois en urgence. Il juge le résultat sur le retentissement, et non sur le volume du son, qui bouge peu. Et il travaille le rapport au monde sonore lui-même — le silence, le bruit, les protections auditives, les appareils —, que n'abordent pas les manuels voisins. Il partage avec Douleur chronique : manuel du thérapeute la logique d'un symptôme réel dont on traite la place plutôt que l'existence.
2. Avant de commencer
Les cinq décisions préalables
Un ORL a-t-il examiné les oreilles et fait une audiométrie ? Sinon, ou si l'acouphène a changé depuis, la personne prend rendez-vous avant la séance 2 (section 3).
Y a-t-il un signe d'alerte ? Vous les parcourez à la séance 1, même quand l'acouphène dure depuis des années (section 3).
Y a-t-il un risque suicidaire ? Il se cherche explicitement (section 10).
Un autre trouble est-il au premier plan ? Une dépression sévère, une insomnie installée, une anxiété de santé envahissante ou un trouble de stress post-traumatique peuvent passer avant ou à côté du programme (section 9).
Quel est le niveau de gêne ? Le score au Tinnitus Handicap Inventory oriente le format et sert de point de départ au critère de réponse (section 11).
Ce que ce programme ne traite pas
Il ne traite pas la cause ORL de l'acouphène, ni une surdité brusque, qui est une urgence (section 3).
Il ne traite pas seul une dépression sévère ou un risque suicidaire aigu. Ils relèvent de Traiter la dépression de l'adulte : manuel du thérapeute et de Conduites suicidaires de l'adulte : manuel du thérapeute, et d'un avis psychiatrique ; le programme reprend quand l'état le permet.
Il ne s'adresse pas à l'enfant ni à l'adolescent, et il ne traite ni la misophonie ni l'hyperacousie isolée (section 4).
Comment l'utiliser
Lisez l'ensemble avant la première séance, en particulier les sections 3, 6 et 16, puis les sections 28 à 32 avant les séances qui les mobilisent. Trois avertissements sont propres à cette indication.
Le premier piège est de laisser entendre que le son est psychologique. Beaucoup de personnes ont entendu « il n'y a rien à faire » ou « c'est nerveux », et croient qu'on les envoie chez le psychologue faute de mieux. La première séance doit leur montrer l'inverse : le son est réel, et le travail porte sur la place qu'il a prise.
Le piège symétrique est de promettre. Ces personnes ont souvent essayé des traitements, parfois coûteux, terminés en déception. Le manuel dit ce que la recherche établit : un effet réel sur le retentissement, pas sur le volume (section 12).
Et le son entre dans la séance. Ce programme demande de rester dans le calme, d'écouter l'acouphène, de retirer un bruit de fond, de sortir sans bouchons. Si ces exercices vous mettent mal à l'aise, travaillez-les en supervision.
3. Ce qui relève de l'ORL d'abord : le bilan et les signes d'alerte
Pourquoi cette section vient avant tout le reste
Un acouphène accompagne souvent une perte d'audition, mais il peut révéler une affection qui se traite, parfois en urgence. Vous ne posez pas de diagnostic médical, mais vous voyez souvent la personne plus régulièrement que quiconque, et vous êtes bien placé pour repérer un changement. La liste ci-dessous reprend les signes retenus par la recommandation britannique, la Haute Autorité de santé et l'Assurance maladie ; elle sert au repérage, à la séance 1 et chaque fois que la personne décrit un changement, et ne remplace pas l'examen.
Le bilan qui précède le programme
Il comprend un examen des oreilles et une audiométrie, recommandés dans tous les cas, et, selon les résultats, des examens complémentaires (Haute Autorité de santé, 2026). La Haute Autorité de santé recommande une IRM devant un acouphène d'un seul côté, une surdité d'un seul côté ou asymétrique, des troubles auditifs ou vestibulaires qui fluctuent, ou un acouphène pulsatile ; la recommandation britannique propose une imagerie devant un acouphène pulsatile et l'envisage devant un acouphène d'un seul côté. Toutes deux la déconseillent devant un acouphène des deux côtés, symétrique, sans autre signe (National Institute for Health and Care Excellence, 2020 ; Haute Autorité de santé, 2026). Ce dernier point vous aide à répondre à la demande d'examens répétés (section 30).
Ce qui n'attend pas : les urgences ou une consultation le jour même
Les sources ne fixent pas toujours le même délai : la Haute Autorité de santé demande souvent un examen ou une imagerie sans préciser l'urgence, là où l'Assurance maladie demande de consulter immédiatement. Ce manuel retient chaque fois le délai le plus court que donne l'une d'elles.
Une baisse d'audition brutale, d'une oreille ou des deux, avec ou sans acouphène. C'est une urgence pour toutes les sources : la Haute Autorité de santé recommande de commencer un traitement en urgence, sans délai, la recommandation britannique demande que la personne soit vue dans les vingt-quatre heures quand la perte s'est installée en trois jours ou moins au cours du dernier mois, et l'Assurance maladie demande de consulter immédiatement (National Institute for Health and Care Excellence, 2020 ; Assurance maladie, 2026b ; Haute Autorité de santé, 2026). Un acouphène apparu après un bruit très fort, une explosion ou un accident de plongée entre dans ce groupe dès qu'il s'accompagne d'une baisse d'audition ou de vertiges.
Des signes neurologiques soudains : une faiblesse ou une paralysie du visage, une difficulté à parler, une faiblesse d'un côté du corps, des vertiges violents, ou tout signe qui évoque un accident vasculaire cérébral (National Institute for Health and Care Excellence, 2020 ; Haute Autorité de santé, 2026).
Un mal de tête brutal et inhabituel avec un acouphène apparu dans les dix jours précédents, un acouphène pulsatile apparu brutalement ou qui change vite, un acouphène apparu après un choc sur la tête, ou un acouphène brutal accompagné de fièvre et de frissons, de nausées ou de vomissements, ou de troubles de la conscience (Assurance maladie, 2026b ; Haute Autorité de santé, 2026).
Un risque suicidaire élevé, qui relève d'une évaluation psychiatrique en urgence (section 10).
Ce qui demande un avis ORL programmé
Un acouphène pulsatile installé, c'est-à-dire un son qui bat, souvent au rythme du pouls, qui demande un examen ciblé et une imagerie.
Un acouphène d'un seul côté, ou associé à une surdité d'un seul côté ou asymétrique.
Une audition qui baisse en quelques semaines, ou une surdité brutale ancienne jamais explorée : la recommandation britannique demande alors un avis dans les deux semaines.
Des vertiges ou une audition qui fluctuent, ou un acouphène apparu après un traumatisme sonore ou un accident de plongée, sans baisse d'audition ni vertige.
Ces quatre situations sont décrites par les mêmes recommandations (National Institute for Health and Care Excellence, 2020 ; Haute Autorité de santé, 2026).
Ce que vous faites
Vous posez les questions à la séance 1, en disant pourquoi : « Je vais vous poser quelques questions médicales. Ce n'est pas mon rôle de poser un diagnostic, mais je veux être sûr qu'on ne passe pas à côté de quelque chose qui demande un médecin. »
Vous agissez selon la gravité. Pour les signes du premier groupe, la personne consulte le jour même, aux urgences si besoin, et vous l'y aidez. Pour ceux du second, elle prend rendez-vous avec l'ORL, dans les deux semaines quand l'audition baisse, et, avec son accord, vous lui écrivez ce que vous avez observé.
Et vous ne suspendez pas le programme pour rien. Une hausse passagère du son habituel, après une soirée bruyante ou un rhume, n'est pas un signe d'alerte : c'est l'objet du plan de pic de la séance 10. La distinction se fait sur la nouveauté — un son qui devient pulsatile, un côté qui change, une audition qui baisse —, pas sur l'intensité.
L'erreur inverse
La vigilance médicale peut devenir un piège : une personne qui demande un nouvel examen à chaque variation, ou lit chaque modification du son comme le signe d'une tumeur, relève du travail sur la recherche de réassurance (section 30). Un changement de nature se montre à l'ORL ; une variation du son habituel se travaille dans le programme.
4. Cinq tableaux à ne pas confondre
1. L'acouphène qui ne gêne pas
Ce que vous observez. La personne entend un son, parfois depuis des années, et vit avec sans en souffrir.
Ce qui oriente. L'absence de retentissement. C'est la situation la plus fréquente (section 5).
Ce que cela implique. Une information exacte suffit.
2. Le trouble lié aux acouphènes
Ce que vous observez. Le son s'accompagne d'une détresse émotionnelle, de difficultés d'attention ou de concentration, d'une activation physiologique, et la personne a changé sa vie autour de lui.
Ce qui oriente. C'est la distinction proposée par un consensus international : l'acouphène désigne la perception d'un son sans source extérieure identifiable ; il devient un trouble lié aux acouphènes quand il s'associe à une détresse émotionnelle, à des difficultés cognitives ou à une activation physiologique, qui entraînent des changements de comportement et un retentissement fonctionnel (De Ridder et coll., 2021).
Ce que cela implique. C'est le programme décrit ici.
3. L'hyperacousie
Ce que vous observez. Des sons ordinaires — une vaisselle qu'on range, une rue, des enfants qui jouent — vécus comme trop forts, désagréables, effrayants ou douloureux. Une revue de référence regroupe ces réactions en quatre catégories : l'intensité excessive, le désagrément, la peur et la douleur (Tyler et coll., 2014).
Ce qui oriente. La personne se plaint des sons extérieurs, et elle les évite ou s'en protège.
Ce que cela implique. Quand elle accompagne l'acouphène, elle se travaille par une exposition graduée aux sons (section 31), en lien avec l'ORL et l'audioprothésiste.
4. La misophonie
Ce que vous observez. Une intolérance à des sons précis, le plus souvent produits par d'autres personnes, comme la mastication ou la respiration, qui déclenchent une colère, un dégoût ou une détresse intenses. Le consensus qui l'a définie indique que la réaction ne semble pas dépendre de l'intensité du son, mais de sa forme particulière ou de sa signification pour la personne (Swedo et coll., 2022).
Ce qui oriente. Le déclencheur est un son précis, pas le volume, et la réaction est surtout émotionnelle.
Ce que cela implique. Ce n'est pas l'objet de ce programme : l'exposition aux sons ordinaires de la séance 7 vise l'hyperacousie, pas une réaction à des sons précis. La misophonie relève d'une évaluation à part, par un ORL ou un psychologue qui connaît ce tableau.
5. Le son qui a un sens
Ce que vous observez. La personne entend une musique, des voix, des paroles.
Ce qui oriente. La définition retenue par la Haute Autorité de santé décrit l'acouphène comme une sensation auditive sans stimulation extérieure et sans signification (Haute Autorité de santé, 2026). Un son structuré, qui a un sens, n'est donc pas un acouphène au sens de ce manuel.
Ce que cela implique. Un avis médical, et un avis psychiatrique si d'autres signes l'orientent.
Les trois questions du tri
« Qu'est-ce que vous entendez exactement, et est-ce que ce son bat au rythme de votre cœur ? » Elle sépare l'acouphène des autres perceptions, et repère l'acouphène pulsatile.
« Est-ce ce son qui vous gêne, ou les bruits autour de vous ? » Elle sépare l'acouphène de l'hyperacousie et de la misophonie.
« Qu'est-ce qu'il vous empêche de faire ? » Elle sépare l'acouphène qui ne gêne pas du trouble lié aux acouphènes.
5. Ce qu'est un acouphène
La définition
Selon la définition que retient la Haute Autorité de santé, l'acouphène est une sensation auditive sans stimulation sonore extérieure ni signification, qui traduit un dysfonctionnement du système auditif ou de structures qui interfèrent avec lui, et qui, sous l'effet de processus cognitifs et émotionnels, peut être vécue comme une expérience désagréable retentissant sur la qualité de vie (Haute Autorité de santé, 2026). La dernière partie de cette définition fonde ce manuel.
Combien de personnes
Dans une méta-analyse mondiale, environ 14 % des adultes avaient un acouphène, sans différence nette entre les hommes et les femmes ; la proportion augmentait avec l'âge, d'environ 10 % avant 45 ans à près de 24 % après 65 ans, et un acouphène sévère touchait environ 2 % des adultes ; les auteurs estiment que plus de 740 millions d'adultes ont un acouphène, et que plus de 120 millions le vivent comme un problème majeur (Jarach et coll., 2022). La plupart des personnes qui entendent un acouphène ne consultent donc pas.
D'où vient le son
La perte d'audition est un facteur de risque majeur, avec certains médicaments toxiques pour l'oreille, les traumatismes crâniens et la dépression (Baguley et coll., 2013). Elle peut être légère, limitée aux fréquences aiguës, ou ne pas apparaître à l'audiogramme standard : chez des personnes qui ont un acouphène et un audiogramme normal, des mesures électrophysiologiques ont montré une réponse réduite des fibres du nerf auditif, ce que les chercheurs appellent une perte auditive cachée (Schaette et McAlpine, 2011).
Le cerveau compense. Quand l'oreille transmet moins d'informations, l'activité des structures auditives centrales augmente, comme si le cerveau montait son volume pour compenser. Ce gain central est l'une des hypothèses principales pour expliquer l'acouphène et l'hyperacousie, et ses mécanismes restent discutés (Auerbach et coll., 2014). Vous l'expliquez avec une image, sans prétendre en savoir plus.
L'habituation est un mécanisme naturel. La Haute Autorité de santé demande d'expliquer à la personne le processus d'habituation, un mécanisme neurophysiologique naturel par lequel l'activité nerveuse liée à une stimulation répétée et sans intérêt diminue peu à peu, et de le distinguer de l'idée de « faire avec » (Haute Autorité de santé, 2026). C'est ce processus que la détresse bloque, et que le programme cherche à favoriser.
Ce que la personne décrit
Un sifflement, un bourdonnement, un grésillement ou un souffle, d'un côté, des deux ou « dans la tête », qui varie au cours de la journée et connaît des pics après le bruit, la fatigue, un rhume ou un stress. Le silence est devenu difficile, le sommeil aussi, l'attention est captée, l'humeur souvent basse. Et le sentiment de ne pas être pris au sérieux revient souvent : le son ne s'entend pas, ne se voit pas, et les examens sont souvent « normaux ».