Ce programme est un manuel de traitement destiné à des professionnels de la santé mentale. Il suppose une formation clinique, une expérience des expériences comportementales et de la conduite d'expositions, un lien de travail avec les médecins qui suivent la personne, et un cadre de supervision. Il ne remplace ni votre jugement clinique ni votre responsabilité déontologique, et il ne remplace aucune évaluation médicale : le thérapeute ne se prononce jamais sur la nature d'un symptôme. Les critères diagnostiques y sont reformulés dans nos propres mots, jamais reproduits : reportez-vous aux manuels originaux pour la lettre du texte. Il n'est pas destiné aux personnes concernées, qui trouveront un guide écrit pour elles dans La peur d'être malade : l'anxiété de santé. Devant un symptôme d'allure grave ou un risque suicidaire, les services d'urgence de votre pays passent avant tout ce qui est écrit ici.
1. Le programme en un coup d'œil
Indication. L'anxiété de maladie et la symptomatologie somatique de l'adulte : la crainte persistante d'avoir ou de contracter une maladie grave, avec peu ou pas de symptômes ; et les symptômes corporels pénibles accompagnés de pensées, d'émotions et de comportements disproportionnés. Les deux tableaux se chevauchent souvent, et le programme traite les mécanismes qu'ils partagent.
Modèle de référence. Le modèle cognitif et comportemental de l'anxiété de santé (Salkovskis et Warwick, 1986 ; Warwick et Salkovskis, 1990) : des sensations, des signes ou des informations banales sont interprétés comme la preuve d'une maladie grave, et quatre processus entretiennent cette interprétation — l'activation physiologique, l'attention sélective au corps, les comportements de recherche de sécurité, et l'humeur. Pour les symptômes persistants, le programme y ajoute ce que l'on sait de la perception des symptômes — le rôle des interprétations, des attentes et de l'attention (Rief et Broadbent, 2007) — et du cercle de l'évitement de l'activité.
Format. Douze séances de 60 minutes, hebdomadaires ; les séances 1, 2 et 8 durent 90 minutes. Deux rappels, à un mois et à trois mois. Dans la symptomatologie somatique lourde, le programme s'allonge à seize ou vingt séances sans changer de composantes (section 37).
Mécanisme visé. Déplacer la question. Tant que la question est « suis-je malade ? », aucune réponse ne tient, parce que la médecine ne délivre pas de certitude. Le programme la remplace par une autre, qui se teste : « qu'est-ce qui explique le mieux ce qui m'arrive — une maladie qu'on n'a pas trouvée, ou une peur de la maladie qui produit des sensations, de la surveillance et des vérifications ? »
| Séance |
Objet |
Livrable de séance |
| 1 |
Évaluer et trier |
Tri fait, soins inventoriés, mesures de départ |
| 2 |
La formulation et les deux théories |
Le cercle écrit, deux théories posées |
| 3 |
Le médecin traitant et la règle de recours |
Règle ébauchée, courrier rédigé |
| 4 |
Surveiller, c'est trouver |
Deux expériences faites, vérifications inventoriées |
| 5 |
Les vérifications et les recherches en ligne |
Plafonds fixés, recherches arrêtées |
| 6 |
La réassurance |
Contrat écrit avec les proches |
| 7 |
Provoquer les sensations |
Trois inductions, prédictions testées |
| 8 |
Les mots, les images et les lieux de la maladie |
Hiérarchie écrite, scénario lu |
| 9 |
Les croyances |
Croyance centrale recotée |
| 10 |
Vivre sans certitude |
Règle des sept jours appliquée, soins évités repris |
| 11 |
Reprendre |
Trois reprises datées |
| 12 |
Bilan, rechute, entretien |
Plan écrit, mesures refaites |
Ce que la personne emporte. Neuf fiches imprimables, listées à la section 42 : mon relevé, mon cercle et mes deux théories, ma règle de recours, mes vérifications et mes recherches, mes expériences, ce que j'évite et ce que je reprends, ce que je crois, mon plan pour la suite, et le coin des proches.
Ce qui distingue ce programme des autres manuels de ce site. Trois choses. La règle de recours écrite avec le médecin traitant, qui protège à la fois des examens en série et du risque de passer à côté d'une vraie maladie. Le traitement de la réassurance comme un comportement d'entretien à part entière — y compris celle que vous êtes tenté de donner. Et la distinction explicite entre ce que ce programme traite et ce qu'il oriente, en particulier le trouble neurologique fonctionnel.
2. Avant de commencer
À qui ce programme est destiné
Ce texte s'adresse à des psychologues, psychiatres, psychothérapeutes et médecins formés à la thérapie cognitive et comportementale. Il suppose que vous acceptiez trois choses : ne jamais dire qu'un symptôme est bénin, parce que ce n'est pas votre rôle ; ne pas rassurer, alors que la demande reviendra à chaque séance ; et travailler avec le médecin traitant plutôt qu'à côté de lui.
Il n'est destiné ni aux personnes concernées ni à leurs proches : lu par une personne anxieuse pour sa santé, un texte qui énumère des signaux d'alerte et des diagnostics différentiels devient un outil de vérification de plus. Le guide La peur d'être malade : l'anxiété de santé a été écrit pour elles, et il est cohérent avec ce manuel.
Les quatre décisions préalables
Où en est le bilan médical, et qui le tient ? Section 11. Ce n'est pas à vous de le faire ; c'est à vous de savoir qu'il a été fait, qu'il est proportionné, et qu'un médecin référent en a la charge.
De quel tableau s'agit-il ? Section 3. Peur d'une maladie avec peu de symptômes, symptômes pénibles vécus avec une détresse excessive, panique, intrusions obsessionnelles, conviction délirante : la conduite n'est pas la même.
Y a-t-il une dépression ou un risque suicidaire ? Fréquents, surtout quand des douleurs durent depuis des années. Ils se cherchent explicitement et, sévères, se traitent d'abord. Sections 10 et 13.
La personne consulte-t-elle trop, ou évite-t-elle ? Les deux formes existent, alternent parfois, et orientent le travail sur les soins en sens opposé.
Ce que ce programme ne traite pas
Une maladie organique. Il ne décide jamais qu'il n'y en a pas : la question médicale appartient aux médecins. Il traite la peur, la surveillance et la détresse, et il organise l'accès aux soins sans le fermer.
Le trouble neurologique fonctionnel, comme objet principal. Le diagnostic est neurologique et la prise en charge spécialisée. Section 8.
Une conviction délirante. Certitude inébranlable, contenu bizarre, autres éléments psychotiques : Trouble délirant : manuel du thérapeute, ou une évaluation psychiatrique.
Seul, une douleur chronique lourde, avec une consommation importante d'antalgiques : ses principes s'appliquent, en lien avec une structure spécialisée de la douleur.
Le trouble factice ou la simulation, qui supposent une production intentionnelle des symptômes.
Comment l'utiliser
Lisez l'ensemble avant la première séance, en particulier les sections 6, 11, 12, 34 et 37 : le modèle, le travail avec le médecin traitant, les signaux d'alerte, la réduction de la réassurance, et les aménagements pour les symptômes persistants. Chaque séance est décrite selon la même charpente : l'objectif, le déroulé en étapes, ce que vous dites, les erreurs fréquentes, et le critère de passage.
Trois avertissements propres à ce motif de consultation.
La personne arrive souvent blessée par les soins. Elle a entendu « vous n'avez rien », « c'est le stress », « c'est dans votre tête », et elle attend de vous la même chose. Le traitement commence par ne pas la lui dire.
Vous serez sollicité pour rassurer. « Vous pensez que c'est grave ? » viendra à chaque séance. Y répondre entretient le trouble, et se prononcer sur un symptôme sort de votre rôle : les deux raisons se rejoignent.
Et le risque inverse existe. Les personnes anxieuses pour leur santé tombent aussi malades, et l'étiquette d'« anxieux » peut faire passer à côté. La règle de recours de la séance 3 vous protège autant que la personne.
3. Cinq tableaux à ne pas confondre
Cinq personnes peuvent dire « j'ai peur d'avoir quelque chose de grave » et relever de cinq conduites différentes. Le tri prend quinze minutes à la première séance, et il décide du reste.
1. L'anxiété de maladie
Ce que vous observez. Une préoccupation persistante d'avoir, ou de développer, une maladie grave, avec peu ou pas de symptômes : une sensation banale, un grain de beauté, un ganglion, un oubli, une information entendue suffisent. Une alarme facile, et soit des vérifications et des consultations répétées, soit l'évitement de tout ce qui touche à la médecine.
La question qui tranche. « Si l'on pouvait vous garantir que cette sensation est sans gravité, vous dérangerait-elle encore ? » Si la réponse est non, c'est la signification qui fait souffrir.
Ce que cela implique. Le programme décrit ici, dans sa forme principale.
2. La symptomatologie somatique
Ce que vous observez. Un ou plusieurs symptômes corporels réels et pénibles — douleurs, fatigue, troubles digestifs, vertiges, palpitations —, avec une détresse, une inquiétude et une place dans la vie disproportionnées.
La question qui tranche. « Qu'est-ce qui vous fait le plus souffrir : la sensation, ou ce que vous craignez qu'elle veuille dire ? » Quand la réponse est « les deux », c'est souvent ici.
Ce que cela implique. Le même programme, avec les aménagements de la section 37 : le critère de succès devient le fonctionnement.
3. Le trouble panique
Ce que vous observez. Des montées brutales d'anxiété, qui culminent en quelques minutes, avec des sensations intenses.
La question qui tranche. « Quand la catastrophe arriverait-elle ? » Dans les minutes qui viennent, c'est la panique. Dans des mois ou des années, c'est l'anxiété de santé. Cette différence explique pourquoi l'exposition démontre vite ce qu'il faut dans la panique, et beaucoup plus lentement ici.
Ce que cela implique. Les attaques se traitent d'abord, avec Trouble panique et agoraphobie : manuel du thérapeute ; puis la préoccupation de santé si elle persiste.
4. Le trouble obsessionnel compulsif à thème de santé
Ce que vous observez. Des intrusions vécues comme absurdes, souvent sur la contamination ou la transmission à d'autres, suivies de rituels précis et d'un sentiment de responsabilité écrasant.
La question qui tranche. « Si vous tombiez malade seul, sans risque pour personne d'autre, est-ce que ce serait aussi terrible ? »
Ce que cela implique. Exposition avec prévention de la réponse : Traiter le trouble obsessionnel-compulsif de l'adulte : manuel du thérapeute.
5. La réaction proportionnée à une vraie maladie, ou une maladie pas encore reconnue
Ce qui oriente. L'inquiétude suit un symptôme nouveau ou qui évolue, elle cède quand l'information arrive, et elle n'est pas entretenue par des vérifications en boucle.
Ce que cela implique. Un avis médical, pas une thérapie. Et, si l'inquiétude devient disproportionnée au regard d'une maladie réelle, un travail qui calibre la vigilance au lieu de la supprimer. Section 38.
Les trois autres choses à avoir écartées
Une dépression, qui produit des douleurs, de la fatigue et des idées de maladie. Chez la personne âgée, une conviction d'être malade teintée de fatalité ou de culpabilité doit faire chercher une dépression sévère.
Une conviction délirante. Certitude inébranlable, contenu bizarre — être envahi de parasites, dégager une odeur que personne ne perçoit —, absence totale de doute.
Un trouble factice, rare, qui ne se présume pas, et qui ne se confond pas avec la symptomatologie somatique, où rien n'est intentionnel.
Les quatre questions du tri
« Qu'est-ce que vous craignez que ce soit ? » Notée mot à mot, avec un chiffre de conviction de 0 à 100.
« Quand est-ce que cela arriverait ? » Sépare la panique de l'anxiété de santé.
« Si le meilleur spécialiste vous disait que ce n'est pas cela, qu'en penseriez-vous ? » La personne anxieuse pour sa santé répond le plus souvent qu'elle serait soulagée quelques jours, puis se demanderait s'il n'est pas passé à côté. La personne délirante répond qu'il se trompe, sans douter.
« Et quand ça vous prend, qu'est-ce que vous faites ? » Sépare la forme qui vérifie et consulte de la forme qui évite, et repère les rituels.
4. Les deux tableaux, en détail
L'anxiété de maladie
Les thèmes. Cancers, maladies neurologiques — sclérose en plaques, sclérose latérale amyotrophique, tumeur cérébrale —, infarctus, accident vasculaire cérébral, infections graves, démence chez les plus âgés : des maladies graves, médiatisées, dont les premiers signes décrits ressemblent à des sensations que tout le monde éprouve.
La maladie redoutée se déplace. Un examen normal apaise la crainte d'un cancer digestif, et la crainte d'une sclérose en plaques prend sa place. Le contenu change, le mécanisme ne change pas, et c'est le mécanisme que l'on traite.
La forme qui consulte. Palpations, mesures, miroir, recherches en ligne, questions aux proches, consultations multiples, urgences, demandes d'examens. Épuisante, coûteuse, et visible.
La forme qui évite. Pas de médecin, pas de dépistage, pas de résultat ouvert, pas de reportage. Discrète, et plus dangereuse : elle retarde de vrais diagnostics. La peur y est aussi forte ; elle produit la fuite au lieu de la recherche.
L'alternance. Des semaines de vérifications intensives, puis un renoncement complet « parce que de toute façon ». Dans les deux cas, il s'agit de faire baisser une angoisse insupportable.
La symptomatologie somatique
Les symptômes. Réels, souvent multiples : douleurs du dos, des articulations, de la tête ou du ventre, fatigue, troubles digestifs, palpitations, vertiges. Ils peuvent accompagner une maladie reconnue ; ce qui compte est la réponse disproportionnée qu'ils suscitent — pensées persistantes sur leur gravité, anxiété élevée, et une vie organisée autour : surveiller, se reposer, chercher une cause, consulter, abandonner des activités.
Ce qui ne suffit pas à poser le diagnostic. Un syndrome fonctionnel reconnu — côlon irritable, fibromyalgie, céphalées de tension — n'est pas en soi une symptomatologie somatique. Beaucoup de personnes qui en souffrent y font face de façon proportionnée. Le diagnostic repose sur la réponse psychologique excessive, pas sur l'origine du symptôme.
Le chevauchement
Les classifications tranchent par la présence ou non de symptômes significatifs ; en pratique, les deux tableaux partagent les mêmes mécanismes d'entretien, et ce programme les traite ensemble. Ce qui change est le poids des composantes : réassurance et exposition aux thèmes de maladie dans l'anxiété de maladie ; activité, sommeil et fonctionnement dans la symptomatologie somatique.
5. Ce qui entretient le trouble
Huit mécanismes, qui ont un point commun : chacun soulage sur le moment et aggrave ensuite.
L'interprétation catastrophique. Un mal de tête devient une tumeur, un oubli une démence, une extrasystole une maladie cardiaque. L'interprétation produit l'anxiété, et l'anxiété produit des sensations — tension, palpitations, troubles digestifs — qui semblent la confirmer.
L'attention sélective au corps. Plus on surveille une partie du corps, plus on y perçoit de sensations. Ce n'est pas de l'imagination, c'est de la détection : le corps produit en permanence des signaux que nous filtrons, et l'attention lève le filtre. S'y ajoute une tendance, décrite sous le nom d'amplification somatosensorielle, à vivre ces sensations comme plus intenses et plus inquiétantes.
Les vérifications. Palper, appuyer, regarder, mesurer, tester sa force ou sa mémoire. On finit toujours par trouver quelque chose, parce que le corps est irrégulier ; on irrite ce qu'on palpe ; et l'on confirme au cerveau que la surveillance est nécessaire.
La réassurance. Auprès des proches, des médecins, des pharmaciens, des forums, du thérapeute, et de soi-même par des revues mentales. Elle soulage réellement, brièvement, et elle empêche d'apprendre à supporter le doute. Chez les personnes très anxieuses pour leur santé, l'effet apaisant d'un examen normal s'épuise vite (Lucock et coll., 1997) ; Salkovskis et Warwick (1986) avaient décrit ce paradoxe dès l'origine du modèle.
Les recherches en ligne. Pour n'importe quel symptôme banal, l'explication bénigne et la maladie rare figurent côte à côte ; l'attention anxieuse va à la seconde, et la recherche suivante part de là. Cette escalade a été décrite sous le nom de cybercondrie (Starcevic et Berle, 2013). Les assistants conversationnels peuvent jouer le même rôle.
L'évitement, ou le recours excessif aux soins. D'un côté, l'évitement des mots, des hôpitaux, de l'effort, des dépistages et des résultats, qui empêche de découvrir que la situation est supportable et crée, quand il porte sur les soins, le risque qu'il redoute. De l'autre, les consultations multiples, les urgences et les examens répétés : chaque examen normal soulage quelques jours, renforce le besoin du suivant, et expose à des découvertes fortuites qui relancent l'inquiétude.
L'activation, l'humeur et le sommeil. L'anxiété entretient les sensations ; la dépression abaisse le seuil de la douleur et de la fatigue et assombrit les interprétations ; le sommeil dégradé fait le reste.
Pour les symptômes persistants, le repos et l'activité. Le repos soulage, puis déconditionne ; les jours de mieux, la personne en fait trop, et le lendemain confirme que l'activité est dangereuse. Ce cercle de l'excès et de l'effondrement se traite à part (section 37).
Et le système de soins lui-même. « On ne vous a rien trouvé » s'entend comme « on n'a pas encore trouvé ». Avis contradictoires, examens prescrits pour rassurer, explications absentes : ce n'est la faute de personne, et c'est pourquoi le programme travaille avec le médecin traitant.
Le cercle complet
Un déclencheur. Une interprétation grave. De l'anxiété, qui produit des sensations. Une attention qui se braque sur le corps et en détecte davantage. Des vérifications, des recherches, des demandes, qui soulagent quelques heures. Le doute qui revient, plus fort. Et un nouveau déclencheur, plus facile à trouver que le précédent. C'est le schéma que vous dessinez à la séance 2, avec les mots de la personne.