1. Le programme en un coup d'œil
Indication. Trouble délirant chez l'adulte, en ambulatoire, diagnostiqué ou fortement suspecté par un psychiatre, avec un risque pour autrui et pour soi évalué et organisé.
Modèle de référence. Une thérapie cognitive et comportementale des idées délirantes (Chadwick, Birchwood et Trower, 1996 ; Kingdon et Turkington, 2005), adaptée à un trouble où la conviction est isolée et le reste du fonctionnement préservé : un engagement par la détresse, une formulation partagée de ce qui entretient la conviction — émotion, inquiétude, sommeil, raisonnement sous tension, conduites de sécurité (section 5) —, la recherche d'explications alternatives et les expériences comportementales (séances 9 et 11), et un travail direct sur les conduites que la conviction fait adopter.
Format. Seize séances clés sur six à neuf mois, souvent davantage ; hebdomadaires puis espacées. Séances de 50 minutes. Une séance avec un proche, en général à la suite de la séance 13, quand le patient l'accepte et que la sécurité le permet. Des séances de rappel après la séance 16, par exemple à un, trois et six mois : leur rythme n'a pas été étudié, et ce calendrier est un repère clinique.
Mécanisme visé. Réduire la détresse et la place que la conviction occupe dans la journée, introduire un doute tolérable, diminuer les conduites qui entretiennent la conviction et celles qui abîment la vie — surveillance, plaintes, confrontations, consultations répétées, traitements dangereux —, et restaurer le fonctionnement relationnel et social.
| Phase |
Séance |
Objet |
Livrable de séance |
| I. Engager |
1 |
Partir de ce qui fait souffrir |
Motif formulé dans les mots du patient |
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2 |
Un cadre transparent |
Objectifs choisis, lien avec le psychiatre écrit |
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3 |
Évaluer, et le risque selon le thème |
Risques évalués, histoire recueillie |
| II. Comprendre |
4 |
L'histoire de la conviction |
Chronologie tracée avec les évènements |
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5 |
Ce que la conviction coûte et protège |
Balance écrite |
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6 |
Le cercle qui entretient |
Cercle dessiné avec un épisode réel |
| III. Assouplir |
7 |
L'inquiétude et le sommeil |
Temps d'inquiétude mesuré, plan de sommeil |
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8 |
Penser sous tension |
Style de raisonnement repéré, règle de délai avant de conclure essayée |
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9 |
D'autres explications |
Au moins trois explications autres que celle du patient, pour deux évènements |
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10 |
Bilan à mi-parcours |
Mesures refaites, plan révisé |
| IV. Vivre |
11 |
Les conduites de sécurité |
Deux conduites réduites, résultat relevé |
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12 |
Démarches, plaintes et consultations |
Une règle de délai avant d'agir installée |
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13 |
Les relations |
Une conduite qui abîme une relation modifiée |
| V. Consolider |
14 |
Ce qu'il y a dessous |
Un enjeu reconnu, une action engagée, si le patient le souhaite |
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15 |
Une vie qui ne tourne pas autour |
Deux activités hors du thème engagées |
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16 |
Vigilance, rechute, suite |
Plan écrit, mesures refaites, rappels fixés |
Dans ce tableau, la « balance » de la séance 5 est le bilan écrit de ce que la conviction apporte et coûte au patient (fiche 2) ; le « cercle » de la séance 6 est la boucle qui entretient la conviction, décrite à la section 5 ; la « règle de délai avant de conclure » de la séance 8 consiste à attendre avant de tirer une conclusion d'un nouvel indice (section 23), et la « règle de délai avant d'agir » de la séance 12, à attendre avant toute nouvelle démarche (section 27).
Ce que la personne emporte. Sept fiches imprimables, listées à la section 40 : ce que je veux obtenir, ce que ma conviction me coûte, mon cercle, d'autres explications, mes démarches et mes délais, le coin des proches, mon plan pour la suite.
Ce qui distingue ce programme des autres manuels de ce site. Trois choses. Un patient qui ne vient presque jamais pour ce qu'on pense qu'il a. Un risque qui se lit à travers le thème de la conviction. Et un objectif qui n'est pas la disparition de la croyance, mais le retour du doute et d'une vie qui ne tourne plus autour d'elle.
2. Avant de commencer
Le patient qui ne se pense pas malade
C'est la situation habituelle. Le patient ne vient pas parce qu'il se croit délirant, mais parce qu'il souffre, parce qu'on le lui a demandé, ou parce qu'il espère que vous confirmerez ce qu'il vit. Ce programme ne commence pas par l'annonce d'un délire. Il commence par ce que le patient reconnaît lui-même comme un problème : l'angoisse, l'insomnie, l'épuisement, la solitude, le conflit, la plainte qui n'aboutit pas, la peau qui ne guérit pas.
Les quatre décisions préalables
1. Le risque permet-il un suivi ambulatoire ? Pour autrui et pour soi. Section 9.
2. Le diagnostic est-il posé, et une cause médicale a-t-elle été écartée ? Surtout si la conviction est apparue tard, brutalement, ou avec des troubles de la mémoire, de la vigilance ou des perceptions. Sections 7 et 11.
3. Quel lien avec le psychiatre ? S'il n'existe pas, le construire est un objectif en soi, souvent lent. Section 10.
4. Quel est le thème, et qui est concerné ? Un partenaire, une personne désignée, un voisin, une administration. Le thème oriente le risque, les séances communes possibles et le travail sur les démarches. Section 33.
Ce que ce programme ne traite pas
Les idées délirantes d'une schizophrénie, d'un trouble schizoaffectif, d'un épisode maniaque ou d'une dépression avec caractéristiques psychotiques, qui ont leurs propres manuels.
Les idées délirantes dues à une substance, un médicament ou une maladie, qui relèvent d'abord d'un traitement médical.
Les états confusionnels et les démences, dans lesquels les idées délirantes s'inscrivent dans une atteinte cognitive.
Les situations de danger imminent pour autrui, qui appellent une action immédiate.
Comment l'utiliser
Lisez d'abord les sections 3 à 15, puis les sections 32, 33 et 34 avant la première séance : l'engagement, les thèmes et le risque se jouent dès la rencontre. Les séances décrites sont des séances clés ; certaines en occupent plusieurs, en particulier la phase I, qui peut durer des mois avec un patient méfiant. La section 41 dit ce qu'il ne faut pas lâcher.
3. Le tableau clinique
Ce qui définit le trouble
Une conviction inébranlable, qui résiste à ce que d'autres personnes de la même culture tiennent pour des preuves du contraire, et qui dure. Elle est isolée : pas d'hallucinations envahissantes, pas de désorganisation de la pensée ni du comportement, pas de symptômes négatifs marqués. En dehors de ce que la conviction fait faire, le fonctionnement est souvent préservé (Munro, 1999).
Ce qui la distingue d'une croyance forte
Une croyance ordinaire, même inhabituelle, est partagée par un groupe, révisable en principe, et n'envahit pas la vie. L'idée délirante est personnelle, incorrigible par l'expérience, centrale — elle organise l'attention, l'interprétation des évènements et les actes — et elle s'accompagne d'une certitude que rien ne semble pouvoir entamer. Aucun de ces traits pris isolément ne suffit : c'est leur réunion, et leur retentissement, qui comptent.
Ce que les patients décrivent
Une évidence qui s'est imposée un jour, souvent après une période de tension. Des indices partout, qui se recoupent. L'incompréhension et la colère devant ceux qui ne voient pas. Un épuisement à force de vérifier, de surveiller, de rassembler des preuves. Une solitude qui s'installe à mesure que l'entourage se lasse ou s'éloigne. Et, souvent, une souffrance réelle qui n'a rien de délirant : peur, humiliation, sentiment d'injustice, honte.
Ce qui se voit en consultation
Une personne cohérente, organisée, souvent convaincante, parfois charmante, qui peut parler longtemps d'autre chose sans rien laisser paraître. Puis, sur le thème, une tension, un discours précis, détaillé, circonstancié, appuyé sur des documents, des photos, des enregistrements, des échantillons. Une méfiance possible envers le thérapeute s'il ne paraît pas convaincu. Et une grande sensibilité à la moindre marque de scepticisme ou de condescendance.
Épidémiologie et évolution
Le trouble délirant est rare dans les services de psychiatrie, de l'ordre de quelques pour cent des admissions, et sa fréquence en population générale est estimée à environ 0,2 % sur la vie (American Psychiatric Association, 2022), sans doute sous-estimée parce que beaucoup de patients ne consultent jamais en psychiatrie. Il débute le plus souvent à l'âge adulte moyen ou tardif. Le thème persécutif est le plus fréquent.
L'évolution est variable. Une partie des patients connaît une rémission, complète ou partielle ; chez d'autres, la conviction persiste des années, avec des périodes où elle occupe plus ou moins de place. Le retentissement social tient surtout aux conduites : ruptures, conflits de voisinage, procédures, pertes d'emploi, dépenses. Une partie des diagnostics est révisée avec le temps, en particulier vers une schizophrénie ou un trouble de l'humeur, ce qui justifie une réévaluation régulière.
4. Les thèmes délirants
Les classifications décrivent le trouble selon son thème dominant. Le thème change le risque, les interlocuteurs et le travail sur les conduites. La section 33 les reprend en détail.
Persécutif. Être espionné, suivi, empoisonné, harcelé, calomnié, empêché d'obtenir ce qui est dû. Le plus fréquent. Il s'accompagne souvent de colère et de démarches : plaintes, lettres, procédures.
Jaloux. La conviction que le partenaire est infidèle, appuyée sur des indices minimes. Plus souvent décrit chez les hommes, souvent associé à l'alcool. Il expose le partenaire à la surveillance, au contrôle et à la violence.
Érotomaniaque. La conviction qu'une personne, souvent d'un statut plus élevé ou inaccessible, est amoureuse du patient. Il expose la personne désignée au harcèlement.
Somatique. La conviction d'être infesté par des parasites, d'émettre une mauvaise odeur, d'avoir un organe qui ne fonctionne pas, une partie du corps difforme. Le délire d'infestation se voit surtout en dermatologie ; il expose le patient à des lésions et à des traitements dangereux.
Mégalomaniaque. La conviction d'avoir un talent, une découverte, une mission ou un lien exceptionnels. Il expose à des pertes financières et à des conflits.
Mixte, quand aucun thème ne domine.
5. Le modèle
Le modèle qui guide ce programme est emprunté aux travaux cognitifs sur les idées délirantes (Chadwick, Birchwood et Trower, 1996 ; Garety et Freeman, 1999 ; Garety et coll., 2001 ; Freeman et Garety, 2014), et présenté au patient en langage simple, sans jamais dire que sa conviction est fausse. On explique non pas pourquoi il se trompe, mais ce qui fait qu'une conviction, quelle qu'elle soit, devient envahissante et coûteuse.
Un point de départ souvent réel
Une expérience troublante — une sensation cutanée, un bruit, un regard, un message ambigu, un changement d'attitude du partenaire — survient dans un contexte de vulnérabilité : isolement, déficit sensoriel, migration, perte, conflit, sentiment d'humiliation, tempérament méfiant ou sensible. Le sens que la personne lui donne répond à une question qu'elle se pose déjà.
L'émotion qui oriente
L'anxiété oriente l'attention vers la menace et fait retenir ce qui la confirme. L'inquiétude répétée — des heures à imaginer ce qui se passe ou pourrait arriver — rend la menace plus présente et plus plausible. Une estime de soi fragile rend certaines explications plus probables que d'autres : être visé, être trompé, être rejeté, ou au contraire être exceptionnellement aimé ou élu.
Le raisonnement sous tension
Sous l'effet de l'émotion, chacun de nous tend à conclure vite, sur peu d'éléments, à ne pas envisager d'autres explications, et à tenir à sa première idée. Ces tendances, mesurées dans la recherche sur les idées délirantes, ne sont pas une faute de logique propre au patient : ce sont des manières de penser humaines, simplement plus marquées et plus constantes.
Les conduites qui empêchent de vérifier
Pour se protéger ou se préparer, le patient surveille, vérifie, évite, collecte des preuves, se tait, accuse, se retire. On les appelle conduites de sécurité. Elles soulagent sur le moment, mais elles empêchent de découvrir que le danger redouté ne se produit pas, et elles modifient l'attitude des autres — un partenaire interrogé chaque soir finit par mentir sur des détails, un voisin surveillé finit par être hostile — ce qui fournit de nouveaux indices.
Le sommeil et l'isolement
Le manque de sommeil augmente la méfiance et les perceptions troublantes. L'isolement supprime les conversations qui, chez chacun, corrigent les interprétations. Les deux s'aggravent avec la conviction.
Le cercle
Ces éléments s'enchaînent en un cercle de sept maillons, que le patient apprend à dessiner à la séance 6 :
1. Un évènement ambigu. 2. Une vigilance déjà orientée qui le repère. 3. Une interprétation rapide, conforme au thème. 4. Une émotion forte. 5. Une conduite de protection ou de preuve. 6. Une réaction de l'entourage ou une absence de vérification. 7. Une conviction renforcée, et une vigilance accrue.
Ce que le modèle explique au patient
Que ce qu'il vit est éprouvant, et que son angoisse, son épuisement et sa colère sont compréhensibles. Que, quelle que soit la vérité de sa conviction, certaines choses la rendent plus envahissante et plus douloureuse — l'inquiétude, le sommeil, l'isolement, la vigilance, les vérifications — et qu'on peut agir sur elles. Et qu'on va travailler ensemble sur ce qu'il a lui-même envie de changer.
Questions fréquentes
Faut-il dire au patient qu'il délire ?
Non, pas pour commencer, et souvent jamais en ces termes. On travaille la souffrance et les conduites. Le diagnostic appartient au psychiatre, qui choisit comment l'annoncer. Section 15.
Il me demande si je le crois.
Dites que vous croyez à sa souffrance, que vous ne pouvez pas savoir ce qui se passe exactement, et que vous ne voulez pas faire semblant. Section 15.
Il m'apporte des preuves.
Regardez-les avec respect, sans les expertiser, et parlez de ce qu'elles lui coûtent. Section 32.
Il refuse de voir un psychiatre.
Ne conditionnez pas le suivi à ce rendez-vous sauf si le risque l'impose, expliquez pourquoi un regard médical compte, revenez sur la question, et consultez vous-même pour avis. Section 10.
Et si c'était vrai ?
Évaluez la plausibilité, qui fait partie du diagnostic. Le travail sur la détresse, le sommeil et les conduites reste utile dans les deux cas. Section 7.
La femme d'un patient jaloux m'appelle.
Sa sécurité passe en premier. Sans l'accord du patient, vous ne parlez pas de lui, mais vous pouvez l'orienter vers un dispositif d'aide aux victimes. Sections 34 et 36.
Le patient infesté m'apporte des sachets de peau.
Reconnaissez ses sensations, ne les expertisez pas, et travaillez avec son médecin à un examen unique, respectueux, et à un rythme de consultation fixe. Section 33.
Un antipsychotique va-t-il faire disparaître sa conviction ?
Parfois il en réduit la charge et la place, souvent progressivement ; les preuves sont limitées. La décision appartient au psychiatre et au patient. Section 13.
Combien de temps ?
Six à neuf mois pour ce programme, souvent davantage, avec des rappels. La mesure du résultat est la souffrance, la sécurité et la vie retrouvée, plus que la conviction.