Ce guide est un contenu de psychoéducation. Il ne remplace ni l'aide d'une association spécialisée, ni la police, ni un médecin. En cas de danger immédiat, appelez les services d'urgence de votre pays. Pour être conseillé confidentiellement, contactez une ligne d'écoute ou une association spécialisée dans les violences conjugales de votre pays : elles connaissent les dispositifs locaux et aident à préparer un départ en sécurité. Si vous craignez que votre téléphone, votre ordinateur ou vos comptes soient surveillés, lisez ce guide depuis un appareil sûr — celui d'un proche, d'une bibliothèque, de votre travail — ou en navigation privée, et lisez la section 9. Si vous avez été serré au cou, même sans marque visible, consultez un médecin. Si vous pensez à mourir ou à vous faire du mal, appelez votre médecin le jour même. Comptez quarante-cinq minutes de lecture.
1. Avant de commencer
Au début, c'était intense et flatteur. Il voulait tout savoir de vous, tout faire ensemble. Puis sont venues les remarques sur vos amis, sur vos vêtements, sur votre famille « qui ne vous veut pas du bien ». Les questions sur votre emploi du temps. Les colères quand vous rentriez tard, et les excuses ensuite, avec des fleurs. Aujourd'hui, vous vérifiez son humeur avant de parler, vous ne voyez presque plus personne, vous demandez la permission pour des dépenses de quelques euros, et vous vous demandez si ce n'est pas vous, finalement, qui êtes trop sensible.
Ou bien vous êtes le parent, l'ami, le collègue d'une personne qui a changé, qui ne répond plus, qui semble avoir peur, et vous ne savez pas comment l'aider.
Trois choses, tout de suite.
Ce que vous vivez a un nom, et ce n'est pas votre faute. L'emprise et le contrôle coercitif sont des manières de dominer une personne en l'isolant, en la surveillant, en la rabaissant, en lui faisant peur et en contrôlant sa vie quotidienne. Ils ne tiennent pas à une faiblesse de la personne qui les subit : ils tiennent à la méthode de celui qui les exerce. Des personnes solides, intelligentes, diplômées, s'y retrouvent prises.
Il peut y avoir violence sans coups. Le contrôle, les menaces, les humiliations répétées, la surveillance, la privation d'argent sont des violences. Dans de nombreux pays, la violence psychologique dans le couple est reconnue par la loi, et certains ont fait du contrôle coercitif une infraction à part entière.
Partir est un processus, et il se prépare. Beaucoup de personnes font plusieurs tentatives avant de partir définitivement. Ce n'est pas un échec. Et le moment de la séparation peut être une période de risque accru : il se prépare avec de l'aide, et non sur un coup de tête.
À qui s'adresse ce guide
À vous si vous pensez vivre une relation d'emprise, ou si vous vous posez la question.
À vous si vous êtes proche d'une personne dans cette situation.
À vous si vous reconnaissez chez vous certains de ces comportements, et que vous voulez que cela cesse. La section 14 vous est destinée.
Le contrôle coercitif est le plus souvent exercé par des hommes sur des femmes, et les formes les plus graves de violence conjugale touchent surtout des femmes. Mais il existe dans toutes les configurations : des femmes l'exercent sur des hommes, et il existe dans les couples de même sexe. Ce guide vaut pour tous. Il emploie parfois « il » pour le partenaire qui contrôle et « elle » pour la personne qui subit, parce que c'est la situation la plus fréquente ; transposez librement.
Ce que ce guide n'est pas
Ce n'est pas un diagnostic de votre partenaire. Ce qui compte n'est pas de savoir « ce qu'il est », mais ce qu'il fait, et ce que vous vivez.
Ce n'est pas une injonction à partir maintenant. C'est vous qui connaissez votre situation, vos contraintes et vos dangers. Ce guide vous aide à y voir clair et à préparer ce que vous déciderez.
Comment il est construit
Partie I — Reconnaître (sections 2 à 8). Ce que sont l'emprise et le contrôle, leurs formes, comment on s'y retrouve pris, pourquoi il est si difficile de partir, ce que dit la recherche, les questions à se poser et les signes de danger élevé.
Partie II — Se protéger et partir (sections 9 à 12). Reprendre pied, le plan de sécurité, les enfants, et la reconstruction après le départ.
Partie III — Pour les autres (sections 13 et 14). Les proches, et les personnes qui reconnaissent ces comportements chez elles.
Partie IV — Aller plus loin (sections 15 à 19). Les situations particulières, où trouver de l'aide, les questions fréquentes, ce qu'il faut retenir et les sources.
2. Ce que sont l'emprise et le contrôle coercitif
Un système, pas un incident
Une dispute qui dérape, un mot blessant dans la colère, un soir où l'on se crie dessus ne font pas une relation d'emprise. Ce qui définit l'emprise, c'est un ensemble de comportements répétés, qui se renforcent les uns les autres, et dont l'effet est de priver une personne de sa liberté : de voir qui elle veut, de disposer de son argent, de s'habiller, de travailler, de penser par elle-même, et, souvent, de se sentir en sécurité chez elle.
Le sociologue Evan Stark, qui a proposé la notion de contrôle coercitif, souligne que ce qui fait le plus de mal n'est pas toujours la violence physique, mais la privation progressive de liberté. En France, la psychiatre Marie-France Hirigoyen a décrit l'emprise : un processus par lequel une personne prend le pouvoir sur une autre, jusqu'à ce que celle-ci perde confiance en son propre jugement.
Conflit et contrôle
Le sociologue Michael Johnson a montré qu'on regroupe sous le mot « violence conjugale » des réalités très différentes :
- Dans certains couples, des disputes dégénèrent parfois jusqu'à des gestes violents, souvent des deux côtés, sans que l'un domine l'autre de manière générale.
- Dans d'autres, l'un des partenaires exerce un contrôle général sur l'autre, par un ensemble de moyens, avec ou sans violence physique. C'est cette forme qui est associée aux violences les plus graves, aux blessures et aux homicides.
Ces deux situations n'ont ni les mêmes risques ni les mêmes solutions. Ce qui les distingue n'est pas l'existence de disputes, mais la peur et la perte de liberté.
Ce que ce n'est pas
- Deux partenaires qui se disputent fort mais peuvent chacun dire non, voir leurs amis, disposer de leur argent, sans avoir peur de l'autre. Pour ces situations, notre programme Se disputer moins, se parler mieux peut aider.
- Un partenaire jaloux qui souffre et pose trop de questions, sans interdire, surveiller ni menacer. Notre programme La jalousie qui envahit la relation en parle, et dit quand la jalousie bascule dans le contrôle.
Combien de personnes sont concernées
Selon les estimations de l'Organisation mondiale de la santé, environ une femme sur quatre ayant été en couple a subi, au cours de sa vie, des violences physiques ou sexuelles de la part d'un partenaire. Les violences psychologiques et le contrôle sont plus fréquents encore, et plus difficiles à mesurer. Des hommes en sont aussi victimes, et en parlent souvent moins.
Questions fréquentes
Il ne m'a jamais frappée. Est-ce vraiment de la violence ?
Oui, si vous vivez dans la peur, que votre liberté est restreinte, que vous êtes surveillée, humiliée, menacée ou privée d'argent. Le contrôle coercitif peut exister sans coups, et il est reconnu comme une violence dans de nombreux pays. Il est aussi, souvent, le terrain sur lequel surviennent plus tard les violences physiques.
Est-ce que c'est un « pervers narcissique » ?
Ce terme, très utilisé, n'est pas un diagnostic reconnu par les classifications médicales. Il existe un trouble de la personnalité narcissique, mais un diagnostic ne peut pas être posé à distance, et il n'est pas nécessaire pour agir. Ce qui compte, ce sont les comportements, leurs effets sur vous, et votre sécurité, quelle que soit l'étiquette.
Moi aussi, j'ai crié, et une fois je l'ai poussé. Est-ce que je suis violente ?
Il est fréquent que des personnes sous emprise réagissent un jour à la peur ou à l'humiliation par un geste ou des cris, et s'en servent ensuite pour se dire qu'elles sont « aussi coupables ». Les chercheurs distinguent la violence qui sert à contrôler et celle qui répond à la violence ou au contrôle. Parlez-en à une association ou à un professionnel, qui vous aidera à y voir clair.
Peut-il changer ?
Certaines personnes changent, souvent avec un accompagnement spécialisé, et sur une longue durée. Mais les promesses faites au moment où vous parlez de partir sont rarement suivies d'effet durable. Le changement se mesure à des actes répétés pendant des mois, et votre sécurité ne peut pas dépendre de l'espoir qu'il change.
Faut-il porter plainte ?
C'est votre décision, et elle peut dépendre de votre situation et du fonctionnement de la justice dans votre pays. Une plainte peut ouvrir la voie à des mesures de protection. Une association ou un avocat peuvent vous aider à évaluer le meilleur moment, et à préparer votre sécurité autour de cette démarche.
Je suis retournée avec lui. Ai-je échoué ?
Non. Beaucoup de personnes partent plusieurs fois avant de partir définitivement. Chaque tentative vous a appris quelque chose. Gardez vos contacts, votre journal, votre plan de sécurité, et sachez que vous pouvez recontacter une association à tout moment.
Comment savoir si mon téléphone est surveillé ?
Certains signes peuvent le faire penser : il connaît des informations que vous n'avez partagées que par message, il sait où vous étiez, votre téléphone se comporte de manière inhabituelle. Utilisez un appareil sûr pour chercher de l'aide, et parlez-en à une association spécialisée avant de supprimer quoi que ce soit : une suppression brutale peut alerter votre partenaire.
Mon ex continue de me contrôler à travers les enfants. Que faire ?
Limitez les échanges à ce qui concerne les enfants, par écrit, et conservez-les. Demandez à votre avocat ou au juge des aménagements : échanges dans un lieu neutre, application de communication encadrée, visites médiatisées si nécessaire. Informez l'école des décisions de justice.
Mon amie est sous emprise et refuse de le quitter. Que puis-je faire ?
Restez présent, sans ultimatum ni critique violente du partenaire. Dites-lui que vous la croyez, que vous êtes là quoi qu'elle décide, et donnez-lui discrètement les coordonnées d'une ligne d'écoute. En cas de danger immédiat, appelez les secours.