Troubles alimentairesPour un proche50 min de lecture

Anorexie : guide des parents

Votre enfant mange de moins en moins, coupe tout en petits morceaux, court avant le petit-déjeuner, et chaque repas finit en larmes ou en silence. Ce guide explique ce qu'est l'anorexie mentale, pourquoi votre adolescent ne peut pas simplement se remettre à manger, et pourquoi les parents, qui n'en sont pas la cause, sont au cœur du traitement qui a le plus fait ses preuves. Il décrit pas à pas comment tenir les repas, ce qui aide et ce qui nuit, et quels signes imposent un avis médical urgent.


Dr Zayan Al-Falasi, médecin-psychiatre

En bref

Ce guide s'adresse aux parents d'un enfant ou d'un adolescent qui souffre d'anorexie mentale, ou chez qui ils la soupçonnent, ainsi qu'aux adultes qui les entourent. Il explique en mots simples ce que la dénutrition fait au corps et à la pensée, ce que la recherche a établi sur le traitement de l'adolescent, et le rôle que les recommandations confient aux parents : reprendre en main, pour un temps, l'alimentation de leur enfant. Il propose ensuite une méthode concrète pour préparer et tenir les repas, faire face à la colère et aux comportements cachés, protéger les frères et sœurs, rendre la main progressivement et se préserver soi-même. Il dit enfin, sans détour, quels signes imposent de consulter le jour même.

Thématique
Troubles alimentaires · Enfants & parents
Pour qui
Pour un proche
Langues
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Le programme

Ce guide est un contenu de psychoéducation. Il ne remplace pas une consultation. Si votre enfant fait un malaise ou perd connaissance, se plaint d'une douleur dans la poitrine ou d'un cœur qui s'emballe, devient confus, vomit du sang ou refuse de boire, appelez les services d'urgence de votre pays. Une perte de poids rapide, un refus complet de manger, un pouls très lent au repos, des vertiges en se levant, un froid permanent ou une faiblesse musculaire que vous remarquez au quotidien, par exemple s'il peine à monter un escalier ou ne parvient plus à se relever du sol sans s'aider des mains, imposent un avis médical le jour même : la section 4 explique pourquoi l'apparence de votre enfant ne suffit pas à juger du danger. Si votre enfant parle de mourir, se fait du mal ou dit qu'il serait mieux de ne plus être là, ne le laissez pas seul et demandez de l'aide le jour même ; en cas de danger immédiat, appelez les services d'urgence. Ne lui donnez aucun médicament ni aucun complément sans avis médical. Comptez cinquante minutes de lecture.

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1. Avant de commencer

Il est dix-neuf heures trente. Chloé, quatorze ans, est à table depuis quarante minutes. Elle a coupé son blanc de poulet en morceaux minuscules, les a poussés au bord de l'assiette, en a mangé trois. Elle dit qu'elle a déjeuné copieusement à la cantine. Depuis la rentrée, elle a renoncé au pain, puis aux desserts, puis au fromage, chaque fois avec une bonne raison. Elle se lève à six heures pour courir, porte des pulls amples même quand il fait doux, et a froid tout le temps. Le jour où vous avez osé dire qu'elle avait maigri, elle a claqué la porte de sa chambre.

Vous vous demandez ce que vous avez raté, si c'est votre faute, s'il faut insister ou laisser faire, et à qui en parler sans trahir sa confiance.

Trois choses, tout de suite.

Vous n'êtes pas la cause de l'anorexie de votre enfant. L'Academy for Eating Disorders, une société savante internationale qui réunit les spécialistes des troubles alimentaires, a pris position sans ambiguïté : les connaissances actuelles réfutent l'idée que la famille en soit la cause principale, et elle condamne tout discours qui en rend les parents responsables. L'anorexie naît de la rencontre de nombreux facteurs, dont une part héréditaire importante. Se sentir coupable est humain ; la culpabilité ne vous apprendra rien d'utile, et elle vous épuisera.

Pour l'instant, vous êtes la ressource la plus puissante du traitement. Chez l'adolescent, le traitement qui a le plus de preuves s'appuie sur les parents. Avec l'aide d'un thérapeute et sous la surveillance d'un médecin, ce sont eux qui reprennent temporairement la main sur les repas, parce que la maladie a retiré à leur enfant la capacité de se nourrir seul. Ce guide décrit en détail comment cela se passe.

N'attendez pas que votre enfant soit d'accord. L'anorexie empêche de se voir malade : votre enfant vous dira peut-être, sincèrement, que tout va bien. Or plus le traitement commence tôt, meilleures sont les chances de guérison. Prendre rendez-vous chez le médecin cette semaine n'est pas une trahison : c'est le premier geste de soin.

2. L'anorexie mentale, en mots simples

Ce que c'est

L'anorexie mentale est une maladie psychique. La personne mange nettement moins que ce dont son corps a besoin, jusqu'à un poids trop bas pour son âge, sa taille et sa croissance. Elle a une peur intense de grossir, ou multiplie les comportements qui empêchent de reprendre du poids. Le poids et la silhouette prennent une place démesurée dans le jugement qu'elle porte sur elle-même, et elle ne mesure pas la gravité de son état. Ce résumé reformule en langage courant les critères qu'utilisent les médecins. Le mot « anorexie » veut dire « perte d'appétit », ce qui est trompeur : la faim est là, souvent intense, mais elle est combattue.

Chez l'adolescent, le poids peut tromper

Un adolescent est censé grandir et prendre du poids. Chez lui, la maladie peut donc se traduire par un poids qui stagne, une taille qui cesse de progresser ou une puberté qui s'arrête, sans amaigrissement spectaculaire. C'est pourquoi les médecins regardent les courbes de croissance du carnet de santé plutôt qu'un chiffre isolé. Sur ces courbes, chaque enfant suit d'habitude un « couloir », une bande dans laquelle il progresse d'année en année. En France, la Haute Autorité de santé, l'autorité publique qui publie les recommandations de soins, demande de suivre ces courbes chez tous les enfants, et de penser à l'anorexie dès l'âge de huit ans quand la courbe quitte son couloir vers le bas ou que la croissance ralentit.

Une forme qu'on reconnaît mal : l'anorexie atypique

Certains adolescents ont tout le tableau de la maladie, complications médicales comprises, mais un poids qui reste dans la moyenne parce qu'ils partaient d'un poids élevé. On parle d'anorexie atypique. On les félicite souvent d'avoir maigri, et on passe à côté. Dans une étude australienne menée auprès d'adolescents reçus dans un service spécialisé, le ralentissement du cœur, la chute de la tension ou l'emballement du pouls en se levant, et les idées suicidaires n'étaient pas nettement moins fréquents chez eux que chez des adolescents très maigres. Un poids normal ne rassure donc pas quand la perte a été importante.

Ce que ce n'est pas

Ce n'est pas un régime qui a mal tourné par manque de volonté, ni un caprice, ni une façon de vous provoquer. Personne ne choisit d'avoir froid, faim et peur à chaque repas.

Ce n'est pas non plus le trouble de restriction ou d'évitement de l'ingestion d'aliments, où l'enfant mange très peu ou de façon très sélective parce qu'il a peur de s'étouffer ou de vomir, parce que certaines textures le dégoûtent ou parce que manger ne l'intéresse pas, sans se préoccuper de son poids. Le traitement n'est pas tout à fait le même, et c'est au médecin de faire la différence entre les deux.

Qui elle touche, et d'où elle vient

L'anorexie commence le plus souvent à l'adolescence et touche surtout des filles, mais elle existe chez les garçons, chez qui on y pense moins, et chez des enfants plus jeunes. Elle n'a pas de cause unique. Les études de jumeaux montrent qu'une part importante du risque, de l'ordre de la moitié, est héréditaire, et une grande étude génétique publiée en 2019, portant sur près de dix-sept mille personnes malades, a montré que les facteurs génétiques de l'anorexie recoupent à la fois ceux d'autres troubles psychiques et ceux du métabolisme, c'est-à-dire de la façon dont le corps utilise l'énergie. Sur ce terrain s'ajoutent des déclencheurs : un régime, un stress, une remarque sur le corps, une maladie qui a fait maigrir, un sport où la minceur compte. Beaucoup de jeunes concernés avaient déjà, avant la maladie, un tempérament anxieux et perfectionniste.


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Ce que contient la suite

  • 3. Les signes qui doivent alerter
  • 4. Ce que fait la dénutrition, au corps et à la pensée
  • 5. Pourquoi votre enfant ne peut pas « simplement manger »
  • 6. Ce que dit la recherche, et ce qu'elle n'établit pas
  • 7. Consulter : le premier rendez-vous, le bilan, les soins
  • 8. Le traitement fondé sur la famille : ses principes
  • 9. Se préparer avant les premiers repas
  • 10. Aux repas, pas à pas
  • 11. Ce qui ne marche pas, et ce qui nuit
  • 12. Les comportements cachés et l'activité physique
  • 13. Les crises, la colère et la sécurité
  • 14. Les frères et sœurs
  • 15. L'école et les écrans
  • 16. Rendre la main, pas à pas
  • 17. Rechutes, obstacles et situations particulières
  • 18. Prendre soin de vous
  • 19. Quand consulter, et vers qui
  • 20. Questions fréquentes
  • 21. À retenir
  • 22. Sources et fondements

Questions fréquentes

Est-ce que c'est de notre faute ? Non. Les sociétés savantes le disent clairement : la famille n'est pas la cause principale de l'anorexie, qui résulte de nombreux facteurs, dont une part héréditaire importante, et rien ne permet de vous en rendre responsables. Ce que vous faites maintenant compte bien plus que ce que vous auriez pu faire autrement.

Mon enfant dit qu'il va bien. Faut-il le croire ? Il le croit souvent sincèrement, parce que la maladie empêche de percevoir sa propre maigreur et le danger qu'elle fait courir. Fiez-vous à ce que vous observez et à l'examen médical.

Ne vaut-il pas mieux attendre qu'il soit motivé ? Non. La dénutrition entretient la maladie et rend la motivation presque impossible. La motivation vient souvent après la reprise de poids, pas avant.

Est-ce qu'on ne va pas lui faire du mal en décidant de ses repas ? Vous ne le forcez pas physiquement : vous décidez des repas, calmement, et vous restez avec lui. C'est éprouvant pour tout le monde, mais c'est l'approche qui a le plus de preuves chez l'adolescent. Dans un petit essai londonien, les critiques entre parents et adolescent avaient même diminué au cours de la thérapie familiale. Si vous craignez d'aller trop loin, dites-le au thérapeute.

Combien de temps dure le traitement ? La thérapie familiale dure souvent un an, et le suivi se prolonge ensuite. Les premiers progrès, eux, se voient souvent dès les premières semaines.

Peut-il continuer le sport ? C'est au médecin d'en décider. Au début, un arrêt est souvent nécessaire, parce que le cœur d'un adolescent dénutri est fragile ; le sport revient ensuite progressivement.

Existe-t-il un médicament contre l'anorexie ? Non. Aucun médicament ne guérit l'anorexie, et les recommandations britanniques demandent de ne jamais en proposer comme seul traitement. Un médecin peut en prescrire un pour une difficulté associée, comme une anxiété ou une dépression marquées : c'est une décision médicale.

Ses règles ont disparu. La pilule peut-elle régler le problème ? Non. Sous pilule, des saignements reviennent chaque mois, mais ils sont provoqués par les hormones du comprimé : ils ne signifient pas que le corps a retrouvé son équilibre, et ils peuvent masquer l'absence des règles naturelles, dont le retour est un repère de guérison. Dans un essai mené chez des adolescentes atteintes d'anorexie ou d'une forme proche, une pilule prise pendant un an n'a pas non plus amélioré nettement la solidité des os par rapport à un placebo, un comprimé sans principe actif. Les recommandations britanniques déconseillent de proposer systématiquement un traitement hormonal pour protéger les os d'un adolescent ; seul un spécialiste peut l'envisager, dans des cas précis. Ce qui fait revenir les règles et protège les os, c'est la reprise de poids. Si votre fille prend déjà la pilule, signalez-le au médecin.

Mon enfant se fait vomir. Est-ce encore une anorexie ? Cela peut l'être : certaines formes d'anorexie comportent des vomissements, ou des crises où la personne mange beaucoup en perdant le contrôle. Ces comportements exposent à des complications supplémentaires, notamment pour le cœur, et se signalent rapidement au médecin.

Peut-on guérir complètement ? Oui. Beaucoup d'adolescents guérissent, surtout quand le traitement commence tôt. Le chemin est souvent long, avec des hauts et des bas, et une rechute n'efface pas les progrès.

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