Ce programme est un manuel de traitement destiné à des professionnels de la santé mentale. Il suppose une formation clinique, une expérience de la thérapie comportementale de l'enfant, de l'adolescent ou de l'adulte, et un cadre de supervision. Il ne remplace ni votre jugement clinique ni votre responsabilité déontologique, ni l'examen médical qui doit précéder tout diagnostic de trouble tic. Les critères diagnostiques y sont reformulés dans nos propres mots, jamais reproduits : reportez-vous aux manuels originaux pour la lettre du texte. Il n'est pas destiné aux personnes concernées ni à leurs familles : si vous ou votre enfant êtes en danger, si des idées de suicide sont présentes, ou si des mouvements apparaissent brutalement avec d'autres signes neurologiques, contactez sans attendre les services d'urgence de votre pays.
1. Le programme en un coup d'œil
Indication. Tics persistants — syndrome de Gilles de la Tourette, trouble tic moteur ou vocal persistant — chez l'enfant à partir de huit ou neuf ans, l'adolescent et l'adulte, lorsque les tics causent une gêne, une douleur, une souffrance ou des difficultés sociales, scolaires ou professionnelles, et que la personne souhaite agir sur eux.
Modèle de référence. L'intervention comportementale globale pour les tics, dérivée de l'inversion d'habitude, évaluée dans deux grands essais contrôlés chez l'enfant et chez l'adulte (Piacentini et coll., 2010 ; Wilhelm et coll., 2012) et recommandée en première intention par les recommandations européennes et américaines (Andrén et coll., 2022 ; Pringsheim et coll., 2019). L'exposition avec prévention de la réponse, qui a fait aussi bien que l'inversion d'habitude dans un essai comparatif (Verdellen et coll., 2004), est présentée comme alternative.
Format. Dix séances de 60 minutes — les deux premières de 75 à 90 minutes —, hebdomadaires jusqu'à la séance 7, puis tous les quinze jours. Trois rappels mensuels pour les personnes qui ont répondu. Pour les mineurs, les parents participent à une partie de chaque séance et à la totalité de certaines.
Mécanisme visé. Non pas supprimer les tics, mais rendre à la personne une prise sur eux : repérer le moment où le tic se prépare, lui opposer un geste incompatible jusqu'à ce que l'envie passe, et modifier ce qui, autour d'elle, entretient ou aggrave les tics sans qu'on le voie.
| Séance |
Objet |
Livrable de séance |
| 1 |
Évaluer et décider |
Mesures de départ, décision écrite de traiter ou d'attendre |
| 2 |
Comprendre les tics, et les classer |
Hiérarchie des tics, programme d'encouragement installé |
| 3 |
Voir venir le premier tic |
Tic décrit, signal repéré, détection réussie en séance |
| 4 |
La réponse concurrente, et qui aide |
Réponse choisie et pratiquée, rôle du proche convenu |
| 5 |
Ce qui entoure les tics |
Deux changements de contexte, deuxième tic engagé |
| 6 |
Se relâcher, et le tic suivant |
Respiration pratiquée, troisième tic engagé |
| 7 |
L'école, le travail, les autres |
Page pour l'enseignant, réponse aux moqueries préparée |
| 8 |
Faire seul |
Un tic traité par la personne elle-même |
| 9 |
Quand les tics changent |
Conduite écrite face à un tic nouveau ou à une poussée |
| 10 |
Bilan et prévention de la rechute |
Mesures refaites, plan écrit, rappels fixés |
Ce que la personne emporte. Neuf fiches imprimables, listées à la section 40. Pour l'enfant et l'adolescent : mes tics, je vois venir mon tic, ma réponse concurrente, où, quand, et ce qui se passe après, mon plan pour la suite. Pour les parents : le coin des parents. Pour l'enseignant : une page pour l'enseignant. Pour l'adulte : mon carnet de travail, mes situations et mon plan.
Ce qui distingue ce programme des autres manuels de ce site. Trois choses. La première décision peut être de ne rien traiter, parce que l'évolution naturelle est souvent favorable. Le trouble a une base neurologique et le traitement de première intention est pourtant comportemental, ce qu'il faut expliquer à tout le monde. Et une séance entière est consacrée à la classe, aux camarades et aux moqueries.
2. Avant de commencer
À qui ce programme est destiné
Ce texte s'adresse à des psychologues, psychiatres, pédopsychiatres, neuropsychologues, psychothérapeutes et médecins formés à la thérapie cognitive et comportementale. Il suppose que vous sachiez observer un comportement avec précision, conduire une analyse fonctionnelle, travailler avec des parents et, le cas échéant, avec une école.
Il n'est destiné ni aux personnes concernées ni à leurs proches. Il contient des éléments — diagnostic différentiel, risques, pronostic — qui se disent autrement à une famille.
Les quatre décisions préalables
Le diagnostic est-il posé, et un médecin a-t-il examiné la personne ? Le diagnostic de trouble tic est clinique, mais il suppose d'avoir écarté une cause neurologique ou médicale, en particulier quand le tableau est atypique. Section 10.
Les tics gênent-ils la personne elle-même ? Pas ses parents, pas son enseignant, pas vous. Beaucoup de tics, surtout chez l'enfant, ne gênent que ceux qui les regardent. Section 15.
Y a-t-il autre chose au premier plan ? Dans une grande partie des cas, un TDAH, un TOC, une anxiété ou une dépression pèsent davantage que les tics. On traite d'abord ce qui coûte le plus. Section 11.
La personne peut-elle s'entraîner entre les séances ? Le traitement repose sur une pratique quotidienne. Un enfant trop jeune, une famille désorganisée ou un adulte en crise ne sont pas en mesure de la faire, et il vaut mieux le savoir avant.
Ce que ce programme ne traite pas
Il ne traite pas les tics provisoires d'un jeune enfant qui n'en souffre pas. L'information et l'attente vigilante suffisent. Section 3.
Il ne traite pas tels quels les mouvements d'allure tic d'apparition brutale. Ils relèvent d'une approche des troubles neurologiques fonctionnels, avec un neurologue. Sections 3 et 37.
Il ne traite pas les stéréotypies ni les comportements répétitifs centrés sur le corps.
Il ne traite pas seul un TOC ou un TDAH associé. Ils ont leurs propres manuels : Traiter le trouble obsessionnel-compulsif de l'adulte : manuel du thérapeute, Traiter le TDAH de l'enfant : manuel du thérapeute et Traiter le TDAH de l'adulte : manuel du thérapeute.
Comment l'utiliser
Lisez l'ensemble avant la première séance, en particulier les sections 5, 8, 30, 31 et 32 : la sensation prémonitoire, le modèle, la prise de conscience, la réponse concurrente et le contexte des tics. Ce sont les cinq endroits où le traitement réussit ou échoue.
Chaque séance est décrite selon la même charpente : l'objectif, le déroulé en étapes, ce que vous dites, les erreurs fréquentes, et le critère de passage. Les adaptations à l'âge sont signalées dans les séances quand elles comptent, et regroupées à la section 36.
Trois avertissements propres à ce motif de consultation.
Les tics fluctuent, avec ou sans traitement. Ils vont et viennent par vagues, changent de forme, disparaissent et reviennent. Une semaine meilleure ne prouve pas que le traitement marche ; une semaine pire ne prouve pas qu'il échoue. On juge sur plusieurs semaines, avec des mesures.
Le traitement ne demande pas de cacher ses tics. Il donne un moyen de les gérer quand la personne le souhaite. Un enfant à qui l'on fait comprendre que ses tics sont honteux ira plus mal, même si ses tics diminuent.
Vous devrez observer des tics sans réagir. Pendant les séances, des tics vont se produire, parfois vocaux, parfois grossiers. Votre neutralité est un modèle pour les parents et elle se travaille.
3. Quatre tableaux à ne pas confondre
1. Les tics provisoires de l'enfance
Ce que vous observez. Chez un enfant d'âge scolaire, un clignement des yeux, une grimace, un reniflement ou un raclement de gorge, apparus depuis quelques semaines ou quelques mois. Parfois plusieurs, qui se succèdent.
Ce qui oriente. La durée de moins d'un an, l'absence de gêne pour l'enfant, et un développement par ailleurs ordinaire. Ces tics sont fréquents : dans une méta-analyse, le trouble tic transitoire était le trouble tic le plus fréquent de l'enfant (Knight et coll., 2012).
Ce que cela implique. Information des parents, conseils pour ne pas centrer l'attention sur les tics, et réévaluation s'ils persistent ou s'ils gênent. Pas de traitement comportemental systématique.
2. Les tics persistants et le syndrome de Gilles de la Tourette
Ce que vous observez. Des tics présents depuis plus d'un an, apparus dans l'enfance, qui fluctuent et changent de forme. Des tics moteurs seuls ou vocaux seuls pour le trouble tic persistant ; les deux, à un moment de l'évolution, pour le syndrome de Gilles de la Tourette.
Ce qui oriente. La durée, l'âge de début, la fluctuation, la possibilité de retenir temporairement les tics, et souvent une sensation qui les précède.
Ce que cela implique. C'est l'indication de ce programme quand les tics gênent la personne.
3. Les mouvements d'allure tic d'apparition brutale
Ce que vous observez. Chez un adolescent ou un jeune adulte, presque toujours une jeune fille ou une jeune femme, des mouvements et des sons complexes apparus en quelques heures ou quelques jours, d'emblée intenses, souvent avec des mots ou des phrases, fréquemment après une exposition à des vidéos de tics sur les réseaux sociaux, sans que cette exposition soit retrouvée chez tous. Ce tableau a été décrit en nombre pendant la pandémie de COVID-19 (Pringsheim et coll., 2021).
Ce que cela implique. Une évaluation neurologique et une prise en charge des troubles neurologiques fonctionnels. Le protocole de ce manuel ne s'applique pas tel quel. Sections 10 et 37.
4. Les stéréotypies et les compulsions
Ce que vous observez. Des mouvements répétitifs d'une autre nature : rythmiques et très précoces pour les stéréotypies, précédés d'une pensée ou d'une peur pour les compulsions.
Ce que cela implique. D'autres prises en charge. Tics et compulsions coexistent souvent, et la frontière est parfois floue. Section 10.
Les trois autres choses à avoir écartées
Une cause neurologique ou médicale. Une maladie neurologique, un traumatisme crânien, une infection, ou un effet de médicament ou de substance. C'est le rôle du médecin, et c'est plus probable quand les tics commencent à l'âge adulte.
Des mouvements anormaux d'une autre nature. Section 10.
Une cause locale. Un enfant qui renifle ou qui se racle la gorge peut avoir une rhinite ; un enfant qui cligne des yeux, une conjonctivite ou un trouble de la vue. L'inverse est vrai aussi : beaucoup de tics vocaux ont été traités pendant des mois comme des allergies.
Les trois questions du tri
« Depuis quand, et comment est-ce arrivé ? » Elle sépare le tic provisoire, le trouble persistant, et l'apparition brutale qui oriente vers autre chose.
« Est-ce que tu sens quelque chose juste avant ? » Elle cherche la sensation prémonitoire, qui oriente vers un tic, et qui sera le point d'appui du traitement.
« Qu'est-ce que ça t'empêche de faire ? » Elle sépare la gêne de la personne de celle de son entourage. C'est elle qui décide s'il faut traiter.
4. Les tics, tels qu'on les observe
La définition
Un tic est un mouvement ou un son soudain, rapide, récurrent et non rythmique. Il ressemble à un geste ordinaire — cligner des yeux, hausser les épaules, se racler la gorge —, mais il survient hors de propos et se répète.
Les formes
Les tics moteurs simples. Clignements, grimaces, mouvements des yeux, du nez ou de la bouche, secousses de la tête, haussements d'épaules, contractions abdominales. Ce sont les plus fréquents, et presque toujours les premiers.
Les tics moteurs complexes. Des séquences plus longues, qui peuvent paraître intentionnelles : toucher un objet ou une personne, sauter, tourner sur soi, se frapper, imiter un geste, faire un geste obscène.
Les tics vocaux simples. Reniflements, raclements de gorge, toux, grognements, cris, sifflements.
Les tics vocaux complexes. Des syllabes, des mots ou des phrases ; la répétition des mots d'autrui ou de ses propres mots ; et, dans une minorité de cas, des mots grossiers ou socialement inacceptables. Dans une grande série de patients adressés à des centres spécialisés, la coprolalie survenait au cours de la vie chez 19 % des garçons et des hommes et chez 15 % des filles et des femmes, en moyenne vers onze ans, soit cinq ans après le début des tics ; les coprophénomènes, mots et gestes confondus, concernaient environ un patient sur cinq (Freeman et coll., 2009). C'est pourtant la seule image que la plupart des gens ont de ce syndrome.
Ce qui les caractérise
Ils fluctuent. En fréquence, en intensité et en forme, sur des jours, des semaines et des mois. Un tic disparaît, un autre le remplace. C'est la règle, pas le signe d'un échec.
Ils commencent souvent par le visage et s'étendent ensuite, de façon inconstante, au cou, aux épaules, au tronc et aux membres.
Ils peuvent être retenus un moment. Au prix d'un effort, d'une tension qui monte, et d'une attention détournée de ce que la personne est en train de faire. Cela ne veut pas dire qu'ils sont volontaires.
Ils varient avec le contexte. Au-delà de leur base neurologique, leur expression est modulée de façon systématique par des facteurs de contexte (Conelea et Woods, 2008). En pratique, les personnes décrivent souvent une augmentation avec la fatigue, le stress, l'excitation, l'ennui, et quand on en parle, et une diminution pendant une activité absorbante.
Ils diminuent nettement pendant le sommeil, sans toujours disparaître.
5. La sensation prémonitoire
Ce que c'est
Une sensation désagréable qui précède le tic : une démangeaison, une pression, une tension, un picotement, une impression de manque ou d'inachevé, souvent localisée dans la zone où le tic va se produire. Le tic la soulage, brièvement.
Ce que l'on sait
Elle est très fréquente chez l'adolescent et l'adulte. Dans une série de 135 personnes de 8 à 71 ans ayant un trouble tic, 93 % rapportaient des envies prémonitoires, et la grande majorité décrivait un soulagement après le tic (Leckman et coll., 1993). Il s'agit d'un échantillon clinique, pas d'une estimation en population.
Elle est plus difficile à décrire chez le jeune enfant. L'échelle de mesure des envies prémonitoires n'avait pas de propriétés satisfaisantes à dix ans et avant (Woods et coll., 2005). Cela ne veut pas dire que la sensation manque, mais qu'on ne peut pas compter sur sa description.
Le soulagement renforce le tic. Les données expérimentales vont dans le sens d'un renforcement négatif : l'envie monte quand on retient le tic et redescend quand on le fait (Capriotti et coll., 2014). C'est le moteur que le traitement vise.
Pourquoi c'est le point d'appui du traitement
Parce que c'est un signal. Si la personne sent venir le tic, elle peut agir avant qu'il se produise. C'est l'objet de la prise de conscience et de la réponse concurrente.
Parce que c'est une sensation qui s'use. Si la personne tient sans faire le tic, l'envie finit par redescendre, et elle redescend plus vite avec la répétition : pendant l'exposition avec prévention de la réponse, l'intensité des sensations diminue au cours des séances et d'une séance à l'autre (Verdellen et coll., 2008).
Et parce qu'elle explique ce que personne ne comprend. Pourquoi le tic « doit » sortir, pourquoi le retenir est épuisant, et pourquoi dire « arrête » ne sert à rien.