Ce programme est un manuel de traitement destiné à des professionnels de la santé mentale. Il suppose une formation clinique, une pratique de la thérapie cognitive et comportementale, et un cadre de supervision. Il ne remplace ni votre jugement clinique ni votre responsabilité déontologique. Les critères diagnostiques y sont reformulés dans nos propres mots, jamais reproduits : reportez-vous aux manuels originaux pour la lettre du texte. Il n'est pas destiné aux personnes concernées : si vous traversez une crise ou si vous pensez au suicide, contactez les services d'urgence de votre pays ou une ligne d'écoute.
1. Le programme en un coup d'œil
Indication. Une détresse liée à la crise climatique et environnementale qui envahit la vie — le temps, le sommeil, le travail ou les études, les relations, les décisions —, chez un adolescent à partir de quinze ans ou chez un adulte, sans trouble caractérisé qui l'expliquerait mieux. Le programme ne s'adresse ni à l'inquiétude proportionnée, qui n'appelle pas de traitement, ni au trouble anxieux ou dépressif constitué, qui relève de son propre protocole (section 3).
Modèle de référence. Il n'existe pas de traitement de référence de l'éco-anxiété. À la date de ce manuel, nous n'avons trouvé qu'un essai contrôlé, pilote, d'une psychothérapie de cette détresse chez l'adulte (Lindhe et coll., 2023 ; section 11). Le programme assemble donc quatre composantes dont l'efficacité est établie dans d'autres indications, et il le dit : le travail cognitif et comportemental sur l'inquiétude et la rumination, repris du traitement de l'anxiété généralisée ; l'acceptation des émotions et l'engagement selon les valeurs, repris de la thérapie d'acceptation et d'engagement ; l'activation comportementale, reprise du traitement de la dépression ; et l'action collective, comprise comme une manière de faire face centrée sur le sens, c'est-à-dire qui s'appuie sur ses valeurs et ses buts plutôt que sur la suppression du problème (section 6).
Format. Dix séances hebdomadaires, individuelles ou en groupe. En individuel, elles durent 50 à 60 minutes. En groupe de six à dix personnes, elles durent 90 minutes, et la séance 1 se fait en entretien individuel avec chaque participant avant la première réunion. Trois séances de rappel suivent, à un, trois et six mois. La section 14 justifie ce total.
Mécanisme visé. Non pas faire disparaître la préoccupation, qui a un objet réel, mais quatre changements : que la rumination et la consultation de l'information cessent de prendre des heures ; que les émotions — la peur, la tristesse, la colère, la culpabilité — puissent être ressenties sans être fuies ni ressassées ; que la personne retrouve les activités et les relations que la détresse a fait reculer ; et qu'elle agisse, si elle le choisit, d'une façon qui a du sens pour elle et qui ne l'épuise pas.
| Séance |
Objet |
Livrable de séance |
| 1 |
Évaluer et situer |
Situation tranchée, risque évalué, mesures de départ |
| 2 |
Comprendre le cercle |
Cercle dessiné, objectifs écrits |
| 3 |
L'information |
Plan d'information écrit |
| 4 |
L'inquiétude et la rumination |
Tri fait, moment fixe choisi |
| 5 |
Faire de la place aux émotions |
Une émotion traversée en séance |
| 6 |
Ce qui compte |
Trois valeurs, une action pour chacune |
| 7 |
Agir à sa mesure |
Activités et gestes choisis, datés |
| 8 |
Agir avec d'autres |
Une démarche collective choisie, ou écartée par décision |
| 9 |
L'avenir et l'incertitude |
Une décision examinée, une conversation préparée |
| 10 |
Bilan, plan, rechute |
Mesures refaites, plan écrit |
Ce que la personne emporte. Neuf fiches imprimables, listées à la section 35 : ma semaine avec le climat, mon cercle et mes émotions, mon information, ce qui dépend de moi, faire de la place, ce qui compte pour moi, l'avenir et en parler, le coin des proches, mon plan pour la suite.
Ce qui distingue ce programme des autres manuels de ce site. Trois choses. Il commence par décider s'il faut traiter : beaucoup de personnes inquiètes pour le climat n'ont besoin d'aucun protocole, et d'autres ont besoin d'un autre manuel. Il ne cherche pas à corriger l'inquiétude, contrairement au traitement de l'anxiété généralisée, parce que son objet est réel ; il en traite l'emprise. Et il fait de l'action, individuelle ou collective, une partie du soin, sans jamais en faire un devoir.
2. Avant de commencer
Les quatre décisions préalables
Faut-il traiter ? C'est la décision la plus importante du manuel, et elle se prend à la séance 1. Une inquiétude pour le climat, même forte, n'est pas un symptôme : elle devient une indication quand elle envahit la vie (section 3). Une personne qui s'inquiète, qui s'informe, qui agit et qui dort n'a pas besoin de ce programme.
Y a-t-il un trouble caractérisé ? Quand l'inquiétude déborde largement le climat, ou quand l'humeur est effondrée au-delà de ce thème, le tableau relève d'un autre manuel (sections 3 et 8).
Y a-t-il un risque ? Le désespoir sur l'avenir collectif est fréquent dans cette indication ; il peut devenir un désespoir personnel, et cela se cherche explicitement (section 9).
La personne a-t-elle été directement touchée ? Une inondation, un incendie, une sécheresse qui a ruiné une exploitation, un logement perdu : ce n'est plus la même souffrance, et ce n'est plus le même programme (sections 3 et 30).
Ce que ce programme ne traite pas
Il ne traite pas une inquiétude proportionnée. La traiter comme un trouble serait une erreur, et parfois une faute (section 34).
Il ne traite pas seul un trouble anxieux ou dépressif caractérisé. Le trouble se traite avec son protocole : Traiter l'anxiété généralisée de l'adulte : manuel du thérapeute, Traiter la dépression de l'adulte : manuel du thérapeute, et, chez l'adolescent, Traiter l'anxiété de l'adolescent : manuel du thérapeute ou Traiter la dépression de l'enfant et de l'adolescent : manuel du thérapeute. Certaines séances de ce programme peuvent ensuite s'y ajouter (section 32).
Il ne traite pas le traumatisme d'une catastrophe vécue. Il relève de Trouble de stress post-traumatique de l'adulte : manuel du thérapeute, ou de Trouble de stress post-traumatique de l'enfant et de l'adolescent : manuel du thérapeute chez le jeune.
Il ne traite pas le deuil d'une personne. Le deuil écologique, qui porte sur des paysages, des espèces ou un avenir, n'est pas un trouble du deuil prolongé (section 4) ; la mort d'un proche, même survenue lors d'un évènement climatique, relève de Traiter le deuil prolongé de l'adulte : manuel du thérapeute.
Il ne s'adresse pas à l'enfant de moins de quinze ans. Chez lui, ce sont surtout les adultes qui l'entourent, parents et enseignants, qui portent le travail, et les rares données disponibles à cet âge portent sur d'autres formats (section 11).
Comment l'utiliser
Lisez l'ensemble avant la première séance, en particulier les sections 3, 6 et 14 — le tri, le modèle et la position du thérapeute —, puis les sections 26 à 28 avant les séances qui les mobilisent. Chaque séance est décrite selon la même charpente : l'objectif, le déroulé en étapes, ce que vous dites, les erreurs fréquentes, et le critère de passage.
Trois avertissements propres à ce motif de consultation.
La dérive qui guette le plus est le débat. La séance peut se passer très agréablement à parler du climat : des dernières nouvelles, des politiques publiques, des technologies, de ce que font les autres pays. La personne en sort stimulée, vous en sortez avec le sentiment d'avoir été utile, et rien ne change. Parler du climat n'est pas travailler ce que le climat fait à la personne. L'ordre du jour est votre protection (section 14).
Le piège est symétrique : rassurer ou alarmer. « Ça va aller » et « c'est trop tard » sont deux opinions (section 14).
Et votre propre rapport à la question compte. Vous êtes vous-même inquiet, indifférent, engagé ou las, et cela colore ce que vous entendez et ce que vous répondez. La revue de la portée de Baudon et Jachens (2021), c'est-à-dire une revue qui cartographie ce qui a été publié sans en évaluer l'efficacité, fait du travail du praticien sur lui-même et de sa formation l'un des cinq thèmes communs aux approches qu'elle recense (section 14).
3. Trois situations à ne pas confondre
Les mêmes mots — « je suis éco-anxieux », « le climat m'angoisse » — recouvrent trois situations qui n'appellent pas la même conduite. La plupart des formes d'éco-anxiété semblent non cliniques (Pihkala, 2020), et Clayton (2020) insiste sur la nécessité de distinguer une anxiété adaptée d'une anxiété qui ne l'est plus. Ce manuel pose le tri en trois situations.
1. Une inquiétude proportionnée
Ce que vous observez. La personne s'inquiète en pensant à la crise climatique, elle en est triste ou en colère, elle y pense souvent, elle s'informe, elle a parfois changé ses habitudes, elle en parle autour d'elle. Elle dort, elle travaille ou étudie, elle voit ses proches, elle a des projets. Les émotions sont fortes par moments, puis elles retombent.
Ce qui oriente. Le fonctionnement préservé et la souplesse : la préoccupation vient et repart, elle n'organise pas les journées, elle ne dicte pas les décisions.
Ce que la recherche en dit. Dans une enquête, l'inquiétude écologique habituelle n'avait pratiquement aucune corrélation avec l'inquiétude pathologique, et elle était associée à des attitudes et à des comportements favorables à l'environnement (Verplanken et Roy, 2013). Une série de trois études est arrivée à une conclusion voisine : pour certaines personnes, cette inquiétude peut devenir improductive, mais pour beaucoup d'autres elle est une réponse adaptée (Verplanken et coll., 2020). Chez les 16 à 25 ans interrogés dans dix pays, 84 % se disaient au moins modérément inquiets (Hickman et coll., 2021) : dans cette tranche d'âge, c'est une réaction majoritaire, pas une singularité.
Ce que cela implique. Pas de protocole. Une séance, parfois deux, pour écouter, dire que l'inquiétude est proportionnée à une menace réelle, regarder avec la personne ce qu'elle en fait, lui indiquer si elle le souhaite des lieux où en parler avec d'autres, et laisser la porte ouverte. Proposer un traitement lui enseignerait qu'elle est malade de se soucier du monde.
2. Une détresse qui envahit la vie
Ce que vous observez. Des heures par jour passées à y penser ou à lire des nouvelles, souvent le soir et la nuit. Un sommeil qui se dégrade, une concentration qui s'effondre. Des plaisirs abandonnés parce que la personne estime ne plus en avoir le droit. Une culpabilité attachée à chaque achat, à chaque trajet, à chaque repas. Tantôt une paralysie — « rien ne sert à rien » —, tantôt un engagement qui mène à l'épuisement. Des conflits avec des proches, des décisions figées : les études, le métier, le fait d'avoir des enfants. Tout cela sans que le tableau atteigne celui d'un trouble anxieux ou dépressif, et avec une préoccupation qui reste centrée sur le climat et l'environnement.
Ce qui oriente. Le retentissement, que la section 10 mesure, le temps pris chaque jour, et la rigidité : la préoccupation ne retombe plus, et elle décide à la place de la personne.
Ce que la recherche en dit. Dans l'enquête internationale de Hickman et ses collaborateurs (2021), plus de 45 % des jeunes interrogés disaient que leurs sentiments sur le changement climatique affectaient négativement leur vie quotidienne et leur fonctionnement. Clayton et Karazsia (2020), en construisant leur échelle, concluent qu'on peut distinguer l'inquiétude d'un retentissement plus sérieux sur la vie.
Ce que cela implique. C'est l'indication de ce programme.
3. Un trouble caractérisé
Ce que vous observez. Dans l'anxiété généralisée, le climat n'est qu'un des sujets : la santé, l'argent, le travail, les proches, les retards y passent aussi, depuis longtemps, avec une tension et une fatigue permanentes. Dans la dépression, l'humeur est basse et l'intérêt éteint bien au-delà du thème écologique, l'estime de soi est atteinte, et le ralentissement touche tout.
Ce qui oriente. L'étendue et l'histoire. Si l'on retire le climat, l'inquiétude ou la tristesse restent-elles ? Étaient-elles là avant que le sujet ne prenne cette place ?
Ce que cela implique. Le trouble se traite avec son manuel (section 2). Le thème climatique y est travaillé comme un thème parmi d'autres, avec une précaution propre à ce manuel : on n'y traite pas la préoccupation elle-même comme irrationnelle (section 26).
Les autres situations à écarter
Une exposition directe à une catastrophe. Une inondation, un incendie, une canicule vécue dans des conditions graves, un logement ou un gagne-pain perdus. Le GIEC, le groupe d'experts intergouvernemental sur l'évolution du climat, associe les extrêmes climatiques à des traumatismes et à des difficultés de santé mentale (Intergovernmental Panel on Climate Change, 2023). La conduite suit alors la section 30 : les besoins concrets d'abord, puis le traumatisme ou le deuil avec leurs propres manuels.
Un trouble obsessionnel-compulsif à thème écologique. L'intrusion porte sur une responsabilité personnelle précise — avoir laissé couler un robinet, avoir mal trié, avoir pollué —, elle est vécue comme absurde ou étrangère, et elle est suivie de rituels : vérifier, recommencer, se confesser. Ce n'est pas une conviction sur le monde, c'est un doute sur ses propres actes, et il relève de Traiter le trouble obsessionnel-compulsif de l'adulte : manuel du thérapeute.
Un contenu apocalyptique délirant. Une certitude d'une fin imminente, assortie d'une mission personnelle, de signes venus d'ailleurs, et d'autres éléments psychotiques. C'est rare, et cela demande un avis psychiatrique rapide.
Les trois questions du tri
« Si le climat n'était pas un problème, de quoi vous inquiéteriez-vous ? » Elle isole l'anxiété généralisée : la réponse « de tout le reste » change le protocole.
« Qu'est-ce que cette préoccupation vous a fait arrêter, ou vous empêche de faire ? » Elle isole le retentissement, qui fait l'indication.
« Combien de temps par jour y pensez-vous sans l'avoir décidé, ou lisez-vous à ce sujet ? » Elle mesure l'emprise, en minutes plutôt qu'en impressions.
4. Les dimensions de la détresse écologique
Le vocabulaire est abondant et mal stabilisé : éco-anxiété, anxiété climatique, détresse climatique, deuil écologique, solastalgie. Il n'existe pas de définition consensuelle (Ramsay et coll., 2025). Dans son analyse des travaux de plusieurs disciplines, Pihkala (2020) relève que trois facteurs semblent y jouer un rôle important : l'incertitude, l'imprévisibilité et l'absence de contrôle. En pratique, la détresse se décompose en cinq dimensions, qu'il faut explorer séparément parce qu'elles ne se travaillent pas de la même façon.
L'inquiétude et la rumination
Ce que vous observez. Deux activités mentales répétitives. L'inquiétude se tourne vers l'avenir : « et si les récoltes s'effondraient », « et si mes enfants vivaient dans un monde invivable ». La rumination se tourne vers le passé et vers le pourquoi : « comment a-t-on pu laisser faire », « c'est trop tard ». L'une des quatre dimensions de l'échelle de Hogg (section 10) porte précisément sur la rumination.
Ce qu'il faut préciser. La différence entre penser à un problème pour décider quelque chose et tourner en rond. La première produit une décision en quelques minutes ; la seconde peut durer des heures sans rien produire, et c'est elle qui se travaille (séance 4).
Les émotions
Dans l'enquête de Hickman et ses collaborateurs (2021), plus de la moitié des jeunes interrogés rapportaient chacune des émotions suivantes : tristesse, anxiété, colère, impuissance, désarroi et culpabilité. Chacune dit quelque chose de différent.
La peur et l'anxiété portent sur ce qui pourrait arriver, à soi, à ses proches, au monde.
La tristesse et le deuil écologique portent sur ce qui est perdu ou en train de l'être : une espèce, un glacier, un paysage d'enfance, un avenir qu'on s'était imaginé. Cunsolo et Ellis (2018), à partir de travaux menés dans le Grand Nord canadien et dans une région agricole d'Australie, décrivent ce deuil comme une réponse naturelle à des pertes écologiques. La solastalgie en est une forme particulière : la détresse de voir changer l'environnement où l'on vit, sans l'avoir quitté (Albrecht et coll., 2007). Ce deuil n'est pas un trouble du deuil prolongé, qui suppose la mort d'une personne.
La colère vise les gouvernements, les entreprises, les générations précédentes, l'inaction. Dans l'enquête de Hickman, la détresse était corrélée au sentiment que les gouvernements ne répondaient pas à la crise et au sentiment d'être trahi.
La culpabilité porte sur sa propre contribution : un voyage, un achat, un repas. L'une des dimensions de l'échelle de Hogg mesure l'anxiété liée à son impact personnel.
L'impuissance et le désespoir — « rien ne sert à rien », « l'humanité est condamnée » — sont souvent les plus lourds. Dans la même enquête, 55,7 % des répondants approuvaient l'idée que l'humanité est condamnée.
Ce qui compte en pratique. Ces émotions n'ont pas les mêmes effets. Dans une enquête nationale australienne, la colère écologique était associée à une meilleure santé mentale et à davantage d'engagement, alors que l'anxiété et l'abattement écologiques étaient associés à un moindre bien-être (Stanley et coll., 2021). Nommer l'émotion dominante oriente donc le travail (séances 2 et 5).
Les comportements
Consulter l'information sans fin. Relire les mêmes nouvelles, faire défiler les fils d'actualité, chercher « est-il trop tard ». Ce comportement peut prendre des heures chaque jour, et il se mesure en minutes (section 10).
Ou l'éviter entièrement. Ne plus rien lire, changer de sujet, minimiser. Cela apaise sur le moment ; dans une étude chez des enfants de douze ans, minimiser la gravité de la menace allait avec moins d'affects négatifs, mais aussi avec un moindre sentiment de pouvoir agir et moins de comportements favorables à l'environnement (Ojala, 2012b).
Se surveiller. Peser chaque geste, se reprocher chaque écart, viser une pureté impossible.
S'engager jusqu'à l'épuisement, ou rester figé. Les deux coexistent parfois chez la même personne, à quelques semaines d'intervalle.
Se priver. Renoncer aux plaisirs, aux sorties, aux voyages, parfois aux projets, parce qu'en profiter semblerait indécent.
Demander à être rassuré. « Dites-moi que ce n'est pas trop tard. » Nous y reviendrons à la séance 3.
L'avenir et les décisions de vie
Faire des études longues, choisir un métier, s'installer quelque part, avoir des enfants : ces questions se posent réellement, et elles sont légitimes. Dans l'enquête de Hickman, 39,1 % des jeunes interrogés se disaient hésitants à avoir des enfants. Le problème n'est pas que la question se pose ; c'est quand la décision est prise par la détresse, ou quand elle reste figée indéfiniment (séance 9).
Les relations
La personne peut se sentir seule avec sa préoccupation, ou ignorée et moquée quand elle en parle : dans l'enquête de Hickman, parmi les jeunes qui parlaient du climat autour d'eux, 48 % disaient avoir été ignorés ou rabroués. Elle peut aussi se disputer avec des proches qui ne partagent pas son inquiétude, ou qui la partagent au point de l'amplifier. Chez l'adolescent, ce sont souvent les parents ; chez l'adulte, le conjoint ou la famille.
5. Ce qui entretient la détresse
Les mécanismes ci-dessous sont empruntés aux modèles de l'inquiétude, de la dépression et de l'évitement des émotions. Leur rôle dans l'éco-anxiété est plausible et cohérent avec les données transversales disponibles ; il n'a pas été démontré par des études longitudinales. Le traitement les vise tous.
L'exposition continue à l'information
Dans une enquête menée dans 32 pays, l'anxiété climatique était d'autant plus élevée que les personnes étaient exposées à des informations sur les effets du changement climatique et qu'elles y prêtaient attention (Ogunbode et coll., 2022). L'étude est transversale : elle ne dit pas si l'information entretient l'anxiété, si l'anxiété pousse à s'informer, ou les deux.
Le mécanisme proposé, qui reste une hypothèse, est le suivant. Chaque nouvelle relance l'alarme, et les fils d'actualité sont conçus pour retenir l'attention. Surtout, s'informer donne le sentiment d'être responsable, de ne pas détourner le regard : le soulagement d'avoir « fait quelque chose » renforce le comportement, alors qu'aucune action n'a suivi.
La rumination abstraite
L'inquiétude verbale et abstraite garde la personne dans les mots et l'éloigne de l'action comme de l'émotion ; le mécanisme est détaillé dans Traiter l'anxiété généralisée de l'adulte : manuel du thérapeute, section 3. Appliquée à un problème mondial, sur lequel aucune décision individuelle ne peut conclure, elle n'atteint jamais de point d'arrêt. Et elle a l'apparence du sérieux : continuer à y penser semble plus responsable que s'arrêter.
Une responsabilité en tout ou rien
Deux positions opposées aboutissent au même résultat. Soit la personne se tient pour responsable de tout, et chaque geste devient une faute possible. Soit rien de ce qu'elle fait ne compte, « une goutte d'eau », et l'action perd son sens. Dans les réponses libres d'une étude auprès de jeunes adultes, certains décrivaient précisément ce sentiment que leurs actions étaient insignifiantes face à l'ampleur du problème (Schwartz et coll., 2023). La première position épuise, la seconde paralyse.
L'évitement des émotions, et son contraire
Ne plus y penser, minimiser, se distraire apaise à court terme. Chez des enfants de douze ans, minimiser la gravité de la menace allait avec moins d'affects négatifs, mais aussi avec un moindre sentiment de pouvoir agir et moins de comportements favorables à l'environnement (Ojala, 2012b). La thérapie d'acceptation et d'engagement nomme évitement expérientiel la tendance à tout faire pour ne pas ressentir une émotion ou une pensée pénible, même quand cela coûte, et elle y voit l'une des sources de la rigidité psychologique qu'elle cherche à réduire (Hayes et coll., 2012). À l'inverse, être submergé sans jamais laisser l'émotion suivre son cours — la ressasser plutôt que la ressentir — l'entretient aussi. Les deux pentes se traitent à la séance 5.
Le retrait de la vie
Renoncer aux plaisirs, aux projets, aux relations, parce qu'« à quoi bon » ou parce qu'en profiter semblerait indécent, prive la personne de ce qui la soutenait. L'humeur baisse, la rumination occupe l'espace libéré, et le retrait s'accentue. C'est le cercle que traite l'activation comportementale dans la dépression (Traiter la dépression de l'adulte : manuel du thérapeute, section 4).
L'isolement
La personne se sent seule avec sa préoccupation, ou ne la partage qu'avec des personnes qui l'amplifient. Chez les jeunes, être ignoré ou rabroué quand on en parle est une expérience courante (Hickman et coll., 2021 ; section 4). Moins elle en parle, moins elle entend d'autres façons de vivre la même inquiétude, et plus la rumination solitaire prend de place.
Le cercle complet
Une nouvelle arrive. La personne rumine, souvent le soir. La peur, la tristesse ou la culpabilité montent. Elle se retire de ce qui lui faisait du bien, ou elle se lance dans une action frénétique. Elle s'épuise ou se reproche de ne pas en faire assez. Et elle retourne à l'information, pour savoir, ou pour se punir. C'est le schéma que vous dessinez avec elle à la séance 2.