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Estime de soiPour soi55 min de lecture

Le perfectionnisme : exigeant sans s'épuiser

Relire cinq fois un mail de deux lignes, repousser un dossier parce qu'il ne sera pas parfait, ne retenir que les deux points perdus sur vingt. Ce guide distingue l'exigence qui aide du perfectionnisme qui fait souffrir, explique pourquoi la barre remonte chaque fois qu'on l'atteint, et propose une méthode évaluée : repérer ses règles, tester le « assez bien », élargir ce qui fait sa valeur et répondre autrement à l'autocritique.

En bref

Ce guide s'adresse aux adultes dont les exigences envers eux-mêmes sont devenues une source d'épuisement, d'angoisse ou d'évitement, au travail, dans les études, à la maison ou dans le rapport au corps. Il s'appuie sur le modèle du perfectionnisme clinique décrit en 2002 par Roz Shafran, Zafra Cooper et Christopher Fairburn, et sur les essais de thérapie cognitive et comportementale qui en sont issus. Il propose des exercices à commencer dès cette semaine, dit ce que la recherche établit et ce qu'elle laisse ouvert, et indique quand il vaut mieux se faire aider.

Thématique
Estime de soi · Anxiété
Pour qui
Pour soi
Langues
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Le programme

Ce guide est un contenu de psychoéducation. Il ne remplace pas une consultation. Si un échec, ou la seule idée d'en commettre un, vous fait penser que votre vie ne vaut plus rien ou que les autres seraient mieux sans vous, parlez-en le jour même à votre médecin, à un proche ou à une ligne de prévention du suicide ; en cas de danger immédiat, appelez les services d'urgence de votre pays. Consultez aussi rapidement un médecin si vos exigences portent sur la nourriture, le poids ou le sport et que vous perdez du poids vite, sautez des repas de façon répétée, vous faites vomir ou avez des malaises ; ou si vous ne dormez presque plus et n'arrivez plus à vous arrêter de travailler. Comptez cinquante-cinq minutes de lecture.

1. Avant de commencer

Il est vingt-trois heures. La présentation est pour demain neuf heures, et elle est prête depuis le début de la soirée. Vous êtes pourtant encore dessus. Vous avez changé trois fois la couleur d'un graphique, reformulé le titre de la quatrième diapositive, vérifié une date déjà vérifiée. Votre collègue a envoyé la sienne hier à dix-sept heures, avec une coquille dans le sommaire, et elle dort. Demain, la réunion se passera bien. On vous félicitera. Et vous repenserez toute la soirée à la seule question à laquelle vous avez mal répondu.

Ou bien c'est autre chose. Le mail de deux lignes relu cinq fois. Le dossier que vous ne commencez pas, faute d'avoir trois heures devant vous pour le faire « correctement ». Le dîner préparé pendant deux jours, dont vous ne retenez que le gâteau un peu sec. Le 17 sur 20 qui vous gâche la semaine.

Trois choses, tout de suite.

Avoir des exigences élevées n'est pas le problème. Viser haut, aimer le travail bien fait, s'engager à fond peut rendre la vie plus riche. Le problème commence quand votre valeur personnelle dépend presque entièrement de la réussite, quand l'erreur devient une menace, et quand la barre remonte chaque fois que vous l'atteignez.

Le perfectionnisme ne rend pas meilleur. Il se présente comme le prix de la qualité. Les études qui ont cherché ce bénéfice au travail ne trouvent pas de lien clair avec la performance, et une étude menée auprès d'étudiants a même observé de moins bonnes notes chez ceux qui visaient la perfection que chez ceux qui visaient l'excellence. Ce qu'il coûte, en revanche, se compte : du temps, du sommeil, des relations, du plaisir.

Il se travaille, et la méthode a été évaluée. Une quinzaine d'essais contrôlés ont testé une thérapie cognitive et comportementale centrée sur le perfectionnisme, avec des effets nets sur le perfectionnisme lui-même, moyens sur le moral et plus modestes sur l'anxiété. Elle ne vous demande pas de devenir négligent. Elle vous demande de vérifier, par l'expérience, ce qui se passe quand vous en faites un peu moins.

À qui s'adresse ce guide

À vous si vous passez beaucoup plus de temps que les autres à préparer, relire, vérifier et refaire, et que vous le payez en fatigue.

À vous si une erreur minime peut vous occuper l'esprit pendant des jours, alors que vos réussites vous laissent étrangement vide.

À vous si vous repoussez des choses importantes parce que vous ne pourrez pas les faire parfaitement.

À vous si l'on vous dit souvent « tu en fais trop » et que vous ne voyez pas comment faire autrement sans que tout s'effondre.

2. L'exigence qui aide, le perfectionnisme qui fait souffrir

Deux étudiants, le même 18 sur 20

Prenons deux étudiants imaginaires, Léa et Marc. Ils passent le même examen et obtiennent la même note. Léa est contente. Elle regarde les deux points perdus, comprend ce qu'elle n'avait pas saisi, et n'y pense plus le soir même. Marc relit sa copie en boucle. Deux points de moins, c'est la preuve qu'il n'a pas assez travaillé ; les autres ont sûrement fait mieux ; il révisera deux fois plus. Trois semaines plus tard, il obtient 20. Il en conclut que l'épreuve était facile.

Même exigence, même résultat. Ce qui les sépare n'est pas la hauteur de la barre, c'est ce que la barre signifie pour chacun d'eux.

Ce qui les distingue

On appelle souvent la première attitude la recherche de l'excellence, et l'on réserve le mot perfectionnisme à la seconde. La différence tient à quelques points précis.

  • Ce qui est en jeu. Léa tient à réussir, mais sa valeur ne se rejoue pas à chaque épreuve. Pour Marc, c'est lui tout entier qui est jugé à travers le résultat.
  • L'erreur. Pour l'une, c'est une information. Pour l'autre, une menace, et une honte.
  • Le moment où l'on s'arrête. L'exigence saine connaît le « c'est bien comme ça ». Le perfectionnisme ne s'arrête que par épuisement ou parce que le temps manque.
  • L'après-réussite. La satisfaction dure un peu, ou s'évapore aussitôt parce que l'objectif « était trop facile ».
  • Le coût. L'exigence saine en tient compte. Le perfectionnisme continue malgré le sommeil perdu, les amis délaissés, la santé qui s'use.

Le psychologue canadien Patrick Gaudreau propose de nommer « excellencisme » la poursuite d'objectifs élevés mais atteignables, pour la distinguer nettement de la poursuite de la perfection. Ses premières études montrent que viser la perfection n'apporte rien de plus que viser l'excellence, et peut même nuire.

Ce n'est pas un diagnostic

Le perfectionnisme ne figure pas, en tant que tel, dans les classifications des troubles psychiques. C'est une manière de fonctionner, présente à des degrés très variables, parfois cantonnée à un domaine : le travail, les études, le corps, la maison, l'éducation des enfants. On parle de perfectionnisme clinique quand il fait souffrir ou gêne nettement la vie. Il ne se confond pas avec la personnalité obsessionnelle-compulsive, un fonctionnement plus global et plus rigide, où le besoin d'ordre et de contrôle s'étend à presque tout et pèse lourdement sur l'entourage.

Vers soi, vers les autres, venu des autres

Paul Hewitt et Gordon Flett ont décrit en 1991 trois directions. Le perfectionnisme orienté vers soi : c'est à moi-même que j'impose la perfection. Le perfectionnisme orienté vers les autres : je l'exige de mes collègues, de mon conjoint, de mes enfants. Le perfectionnisme socialement prescrit : je suis convaincu que les autres attendent de moi la perfection et me rejetteront si je n'y arrive pas. Ces formes se combinent souvent.

Les chercheurs distinguent aussi deux familles. Les aspirations perfectionnistes : se fixer des objectifs très élevés et s'y tenir. Les préoccupations perfectionnistes : la peur de l'erreur, le doute sur ce qu'on a fait, la crainte du jugement. Ce sont surtout les secondes qui font souffrir.


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Questions fréquentes

Comment savoir si je suis perfectionniste ou simplement exigeant ? Regardez moins la hauteur de vos objectifs que ce qui se passe autour. Si vous savez vous arrêter quand c'est bien, si une erreur vous contrarie sans vous obséder, si vos réussites vous font plaisir, vous êtes exigeant. Si votre valeur semble se jouer à chaque tâche, si la moindre erreur vous hante et si la barre remonte dès que vous l'atteignez, c'est du perfectionnisme au sens de ce guide.

Le perfectionnisme est-il une maladie ? Non. C'est une manière de fonctionner, présente à des degrés variables, qui devient un problème quand elle fait souffrir ou gêne la vie. Il accompagne souvent l'anxiété, la dépression, les troubles alimentaires ou l'épuisement, et le travailler peut aider à les réduire.

Si je deviens moins exigeant, mes résultats vont-ils baisser ? Probablement moins que vous ne le craignez, et parfois pas du tout. La recherche ne trouve pas de lien clair entre perfectionnisme et performance au travail, et des étudiants qui visaient l'excellence ont obtenu de meilleures notes que ceux qui visaient la perfection. Vous n'avez d'ailleurs pas à renoncer à votre exigence : le travail porte sur ce qui l'accompagne. Pour savoir ce qu'il en est dans votre cas, testez, avec les expériences de la section 9.

Être dur avec moi-même, n'est-ce pas ce qui me fait progresser ? C'est ce qu'on croit, et les expériences disent plutôt l'inverse : après un échec, des étudiants invités à ne pas être trop durs avec eux-mêmes ont fait davantage d'efforts pour s'améliorer. L'autocritique punit l'erreur ; elle n'apprend pas à l'éviter.

L'autocompassion, ce n'est pas se trouver des excuses ? Non. Elle consiste à reconnaître une erreur sans vous condamner en tant que personne, à vous rappeler que tout le monde se trompe, et à regarder ce qui s'est passé sans le dramatiser ni le nier. Elle n'empêche pas d'assumer ses responsabilités. Elle rend plus facile de le faire.

Est-ce que je peux faire ce travail seul ? En partie. Dans les essais, des programmes d'autothérapie, sur papier ou en ligne, ont réduit le perfectionnisme, à condition que les exercices soient réellement faits. Dans un essai, le face à face apportait davantage, notamment sur l'anxiété et le moral ; une méta-analyse n'a pas trouvé d'écart net entre les deux formats. Un accompagnement reste préférable quand le perfectionnisme s'accompagne d'anxiété, de déprime ou d'un trouble alimentaire.

Combien de temps faut-il pour que ça change ? Les programmes évalués durent en général deux à trois mois. En pratique, les premiers effets se font souvent sentir dès les premières expériences, parce qu'elles libèrent du temps et démentent des prédictions. Le changement de fond, celui de ce qui fonde votre valeur à vos propres yeux, demande plus longtemps.

Mon enfant est très perfectionniste. Que faire ? Évitez de le rassurer en boucle ou de reprendre ses devoirs avec lui jusqu'à ce qu'ils soient parfaits. Intéressez-vous à ce qu'il a essayé et compris plus qu'à la note, et parlez de vos propres erreurs. Si la peur de l'échec le fait pleurer, l'empêche de dormir ou d'aller à l'école, parlez-en à son médecin.

Je suis plus exigeant avec les autres qu'avec moi. Ce guide me concerne-t-il ? Oui. Le perfectionnisme tourné vers les autres repose sur des règles du même type, et il se paie en relations. Écrivez votre règle, mesurez son coût pour vous et pour eux, et testez ce qui se passe quand vous laissez les autres faire à leur manière.

Et si une expérience tourne mal ? C'est une information. Regardez ce qui s'est réellement passé, ce que cela vous a coûté et comment vous y avez fait face. Souvent, la conséquence est plus petite que prévu. Si elle a été importante, l'expérience était sans doute trop haute sur l'échelle : redescendez d'un cran et reprenez.

Existe-t-il un médicament contre le perfectionnisme ? Non. Si une dépression, un trouble anxieux ou un trouble alimentaire l'accompagnent, un traitement peut se discuter avec un médecin, pour ce trouble-là.

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