Ce programme est un manuel de traitement destiné à des professionnels de la santé mentale. Il suppose une formation clinique, une expérience en addictologie ou un accès à un avis spécialisé, et un cadre de supervision. Le volet adolescent suppose en outre une expérience du travail avec les familles. Il ne remplace ni votre jugement clinique ni votre responsabilité déontologique. Les critères diagnostiques y sont reformulés dans nos propres mots, jamais reproduits : reportez-vous aux manuels originaux pour la lettre du texte. Il n'est destiné ni aux personnes concernées ni à leurs proches. Un avertissement propre à cette indication : des symptômes psychotiques, des idées suicidaires, des vomissements incoercibles ou une intoxication chez un enfant relèvent d'une évaluation médicale le jour même, pas du rendez-vous suivant. En cas de danger immédiat, contactez les services d'urgence de votre pays.
1. Le programme en un coup d'œil
Indication. Trouble de l'usage du cannabis léger à sévère, chez l'adulte en ambulatoire, et chez l'adolescent avec la participation de sa famille, une fois cherchés les risques de la section 11 et orientés ceux qui relèvent d'une prise en charge médicale.
Modèle de référence. Une thérapie cognitive et comportementale des addictions : entretien motivationnel au début, analyse fonctionnelle des situations de consommation, acquisition de compétences — traverser le sevrage, l'envie, le refus, les émotions sans produit, le sommeil — et prévention de la rechute. La gestion des contingences s'y ajoute là où elle est disponible. Chez l'adolescent, le même travail s'inscrit dans une approche familiale.
Format. Pour l'adulte, douze séances hebdomadaires de 50 minutes, puis trois rappels à un mois, trois mois et six mois. Pour l'adolescent, douze rencontres sur trois à quatre mois, dont six avec le jeune seul, deux avec les parents seuls et quatre séances conjointes (section 34). Le nombre de séances est un élément du protocole : les interventions de plus de quatre séances étalées sur plus d'un mois font mieux que les formats plus courts, au moins à court terme (Gates et coll., 2016).
Mécanisme visé. Remplacer une réponse devenue automatique par une réponse choisie, dans des situations identifiées à l'avance, et remplacer ce que le produit faisait — dormir, se calmer, s'occuper — par autre chose. On ne travaille pas la volonté : on travaille les heures, les lieux, les nuits, et l'heure qui suit le premier joint.
| Séance |
Objet |
Livrable de séance |
| 1 |
Évaluer et repérer les risques |
Risques vérifiés, relevé commencé |
| 2 |
L'ambivalence et l'objectif |
Objectif écrit, date de réévaluation |
| 3 |
Le relevé et les situations |
Quatre situations décortiquées |
| 4 |
Préparer le jour J |
Date fixée, environnement vidé |
| 5 |
Traverser le sevrage |
Sevrage coté jour par jour |
| 6 |
L'envie |
Une envie traversée en séance |
| 7 |
Refuser, et le réseau |
Trois refus essayés, contacts triés |
| 8 |
Dormir sans cannabis |
Règles de sommeil installées |
| 9 |
Ce que le cannabis réglait |
Une réponse écrite par fonction |
| 10 |
Les situations à haut risque |
Plan écrit pour cinq situations |
| 11 |
Le faux pas |
Conduite écrite avant qu'il n'arrive |
| 12 |
Bilan, rechute, entretien |
Mesures refaites, plan de maintien |
Ce que la personne emporte. Neuf fiches imprimables, listées à la section 40 : mon relevé, ma balance et mon objectif, mes situations, mes quinze premiers jours, mon envie, mes refus et mon réseau, mon plan pour la suite, notre accord — pour l'adolescent et ses parents —, et le coin des proches et des parents.
Ce qui distingue ce programme des autres manuels de ce site. Trois choses. Une section de risques placée avant tout le reste, qui renvoie vers d'autres programmes quand une psychose ou un risque suicidaire apparaît. Un objectif discuté sans dogme, avec la franchise de dire que l'abstinence durable est minoritaire. Et un volet adolescent et famille à part entière, avec ses propres règles de confidentialité.
2. Avant de commencer
À qui ce programme est destiné
Ce texte s'adresse à des psychologues, psychiatres, psychothérapeutes, médecins et infirmiers formés à la thérapie cognitive et comportementale, travaillant en lien avec un médecin. Il suppose que vous puissiez parler d'un produit illégal dans de nombreux pays sans devenir ni procureur ni complice, et entendre « j'ai refumé » sans changer de visage.
Il n'est destiné ni aux personnes concernées ni à leurs proches. Pour elles, le site propose Le cannabis : faire le point, dont ce manuel reprend les messages sans les contredire.
Les quatre décisions préalables
Y a-t-il un risque qui change la conduite ? Symptômes psychotiques, idées suicidaires, vomissements cycliques, grossesse, conduite sous l'effet, cannabinoïdes de synthèse. Section 11.
Qu'est-ce qui est consommé, et comment ? On ne parle plus du même produit qu'il y a vingt ans. Section 4.
Quel est l'objectif ? Arrêt ou réduction. Section 17 : la question se pose à la séance 2 et elle se réévalue.
Et qui est dans la pièce ? Un adulte seul, un adulte et un proche, ou un adolescent et sa famille. Pour l'adolescent, la confidentialité se règle par écrit à la première rencontre, avant que quoi que ce soit ne soit dit. Sections 34 et 35.
Ce que ce programme ne traite pas
Un épisode psychotique. Il le repère, il oriente, et il renvoie vers Premier épisode psychotique : manuel du thérapeute ; le travail sur la consommation se poursuit alors dans le dispositif qui soigne la psychose, pas à côté.
Les urgences. Intoxication sévère, intoxication d'un enfant, vomissements incoercibles avec déshydratation, crise suicidaire, convulsions après des cannabinoïdes de synthèse.
Une polyconsommation sévère, qui relève d'un dispositif d'addictologie ; pour l'alcool, voir Trouble de l'usage de l'alcool : manuel du thérapeute.
Et le cannabis médical prescrit. Section 12.
Comment l'utiliser
Lisez l'ensemble avant la première séance, en particulier les sections 8, 11, 17, 32 et 34 : le sevrage, les risques, l'objectif, l'entretien motivationnel, et le volet adolescent. Chaque séance suit la même charpente : l'objectif, le déroulé en étapes, ce que vous dites, les erreurs fréquentes, et le critère de passage.
Deux avertissements propres à ce motif de consultation.
La banalisation et la dramatisation font perdre la personne autant l'une que l'autre. Le patient connaît souvent le produit mieux que vous, et il décroche au premier chiffre exagéré. Il décroche aussi quand sa consommation quotidienne est traitée comme une affaire de style de vie.
L'ambivalence n'est pas de la mauvaise foi. Le cannabis rend des services réels — il endort, il calme, il occupe, il rassemble. Un patient qui vous le dit vous donne le matériau de la séance 2.
3. Quatre tableaux à ne pas confondre
1. L'usage occasionnel sans trouble
Ce que vous observez. Une consommation épisodique, sans perte de contrôle, sans manifestations à l'arrêt, sans retentissement notable.
Ce que cela implique. Une information honnête et brève — conduite, grossesse, vulnérabilité psychotique, repères de moindre risque. Pas ce programme.
2. L'usage régulier à risque
Ce que vous observez. Une consommation fréquente, parfois quotidienne, sans perte de contrôle nette, mais avec des facteurs de risque : un âge jeune, des produits très concentrés, la conduite, une grossesse, des antécédents familiaux de psychose.
Ce que cela implique. Une intervention brève : mesurer, restituer, fixer un objectif chiffré, revoir. Deux séances bien conduites ont des données chez l'adulte (Marijuana Treatment Project Research Group, 2004). Et une surveillance de la trajectoire, parce que les dépendances s'installent le plus souvent dans les premières années de consommation (Lopez-Quintero et coll., 2011).
3. Le trouble de l'usage
Ce que vous observez. Une perte de contrôle, des réductions qui échouent, une place croissante du produit, un retentissement scolaire, professionnel ou relationnel, et souvent un sevrage à l'arrêt.
Ce que cela implique. Le programme décrit ici.
4. La consommation au service d'un autre trouble
Ce que vous observez. Le cannabis sert à dormir, à calmer une anxiété sociale, à éteindre des reviviscences, à apaiser une agitation ancienne, à supporter une humeur effondrée.
Ce que cela implique. Les deux se traitent, dans un ordre qui dépend de la sévérité. Une consommation quotidienne massive empêche de traiter quoi que ce soit d'autre ; une consommation modérée au service d'une anxiété se traite avec elle.
Les trois questions du tri
« Qu'est-ce qui se passe quand vous ne fumez pas pendant trois jours ? » Elle isole le sevrage et la dépendance.
« À quoi sert le joint ? » Elle isole la fonction, qui commande tout le remplacement.
« Est-ce qu'il vous est arrivé d'avoir très peur, de vous sentir surveillé, ou d'entendre des choses, en fumant ou après ? » Elle ouvre la question psychotique, et elle se pose à tout le monde.
4. Les produits d'aujourd'hui
On ne peut pas évaluer une consommation sans savoir ce qui est consommé, et le marché a beaucoup changé. Une personne qui dit « je fume comme à vingt ans » ne fume pas le même produit.
L'herbe et la résine. Une méta-analyse d'études qui ont suivi la teneur d'échantillons de cannabis dans sept pays montre une hausse de la teneur en THC entre 1970 et 2017, plus marquée dans la résine que dans l'herbe, alors que la teneur en cannabidiol (CBD) est restée stable. Dans l'herbe, la hausse tient surtout à la place prise par des variétés sans graines, beaucoup plus concentrées (Freeman et coll., 2021). Les grammes ne disent plus grand-chose de la dose.
Les extraits concentrés et le vapotage. Ils délivrent beaucoup de THC en peu de temps : l'inhalation d'extraits très concentrés peut produire des effets aigus indésirables, et plus la teneur en THC est élevée, plus les risques sont grands (Fischer et coll., 2022). Et un liquide de vapotage vendu hors circuit contrôlé peut contenir autre chose que ce qu'annonce l'étiquette : aux États-Unis, des produits vendus comme du CBD, vapotés pour la plupart, contenaient en réalité un cannabinoïde de synthèse et aucun CBD (Horth et coll., 2018).
Les produits comestibles. L'effet arrive tard et dure longtemps ; le piège est de reprendre une dose avant que la première n'ait agi. Laissés à portée de main, ils provoquent des intoxications accidentelles chez les jeunes enfants, qui sont des urgences : la question se pose à tout parent consommateur.
Les cannabinoïdes de synthèse. Des molécules de laboratoire qui agissent sur les mêmes récepteurs que le THC, souvent beaucoup plus puissantes et de composition imprévisible (Cooper, 2016), parfois dissimulées dans des produits présentés comme du CBD (Horth et coll., 2018). Une revue systématique des cas vus à l'hôpital, aux urgences et dans les centres antipoison décrit surtout de la tachycardie, de l'agitation et des nausées, mais aussi, plus rarement, des accidents cardiovasculaires, des insuffisances rénales aiguës, des convulsions, des états psychotiques et des décès (Tait et coll., 2016). Les analyses courantes ne permettent généralement pas de confirmer leur usage (Cooper, 2016), et la CIM-11 leur consacre une catégorie distincte (section 7).
Les cannabinoïdes semi-synthétiques. Des dérivés vendus un temps ouvertement comme une alternative « légale » au cannabis, sur lesquels on dispose de peu de données (Ujváry et coll., 2023), et au statut changeant : le premier d'entre eux, l'hexahydrocannabinol (HHC), a été placé sous contrôle international en 2025 (Organisation mondiale de la santé, 2025). En séance, ce qui compte n'est pas leur nom : c'est ce que la personne en a ressenti, et combien elle en prend.
Le CBD. Il n'entraîne pas l'ivresse du THC (Connor et coll., 2021), et il n'est pas un traitement validé du trouble (section 16). L'étiquetage des produits en vente libre est peu fiable : dans une étude de produits vendus en ligne, moins d'un tiers étaient correctement étiquetés, et un sur cinq contenait du THC, parfois en quantité suffisante pour produire une ivresse ou une altération (Bonn-Miller et coll., 2017). Ses interactions médicamenteuses relèvent du médecin.
5. Ce qui entretient le trouble
Le renforcement immédiat. Le produit détend, endort, anesthésie une émotion, en quelques minutes ; les inconvénients sont différés. On travaille donc sur les dix minutes, pas sur les dix ans.
La tolérance et le renversement de la fonction. Avec l'usage quotidien, l'effet recherché s'émousse et la consommation sert de plus en plus à ne pas aller mal : « je ne fume plus pour planer, je fume pour être normal ».
Le sevrage et le soulagement par la reprise. L'irritabilité, l'insomnie et l'anxiété des premiers jours sont soulagées immédiatement par une prise. La personne en conclut que le cannabis lui est indispensable, alors qu'elle observe les effets de son arrêt. C'est le mécanisme le plus sous-estimé, et il se désamorce en le décrivant avant. Section 8.
Les indices. Une heure, un lieu, le rituel de préparation, une odeur, un écran, certains amis. Chacun déclenche une envie sans que rien n'ait été décidé.
L'environnement. Un produit disponible, un fournisseur joignable en un message, des amis qui consomment. Le modifier n'est pas de la triche : c'est la mesure la plus efficace et la moins valorisée.
La fonction. Dormir, se calmer, s'occuper, éteindre une colère, apaiser une douleur. Tant qu'elle n'est pas remplacée, le produit revient.
L'identité. Fumer fait parfois partie de ce qu'on est. Arrêter pose alors une question de plus — qui je suis sans ça —, qui se travaille à la séance 7.
Le tabac. Deux dépendances superposées : l'arrêt de l'une réveille le manque de l'autre. Séance 4.
Le cercle complet
Une situation déclenche une envie. La prise soulage immédiatement. Les conséquences arrivent plus tard — nuit agitée, mémoire floue, retard, dispute, culpabilité. L'anxiété et l'insomnie qui suivent deviennent des déclencheurs à leur tour. Et la prise suivante arrive plus tôt dans la journée.
C'est le schéma que vous dessinez à la séance 3.
Questions fréquentes
Le cannabis crée-t-il vraiment une dépendance ?
Oui, chez une minorité des consommateurs : un peu moins d'une personne sur dix parmi celles qui en ont consommé, dans une grande enquête nord-américaine (Lopez-Quintero et coll., 2011), et bien davantage en cas d'usage quotidien, surtout commencé jeune (Connor et coll., 2021 ; Fischer et coll., 2022). Elle se reconnaît à la perte de contrôle et à la place prise, pas à la quantité. Section 7.
Le sevrage est-il dangereux ?
Pas en lui-même : il ne provoque ni convulsions ni delirium, contrairement à celui de l'alcool. Il est en revanche fréquent, désagréable, et il fait reprendre. L'avis médical s'impose en cas de polyconsommation ou de cannabinoïdes de synthèse. Section 8.
Le patient veut seulement réduire.
C'est un objectif légitime chez un adulte sans psychose, sans grossesse, sans hyperémèse et sans échecs répétés. Chiffrez, écrivez, fixez une date de réévaluation, et dites franchement s'il fait partie des cas où la réduction n'est pas raisonnable. Section 17.
Le CBD peut-il aider à arrêter ?
Les données ne permettent pas de le recommander (Spiga et coll., 2025), et l'étiquetage des produits en vente libre est peu fiable (Bonn-Miller et coll., 2017). Aucun médicament n'est validé dans cette indication. Section 16.
Il a présenté des idées de persécution après une soirée.
Posez les questions de la section 11, orientez rapidement vers un médecin, et faites de l'arrêt l'objectif. Dans une grande cohorte, près de la moitié des psychoses induites par le cannabis ont été suivies d'un diagnostic de schizophrénie ou de trouble bipolaire (Starzer et coll., 2018). Voir Premier épisode psychotique : manuel du thérapeute.
Elle vomit depuis des mois et personne ne trouve.
Demandez si elle consomme régulièrement du cannabis et si les douches chaudes la soulagent. Le syndrome d'hyperémèse cannabinoïde est souvent diagnostiqué tardivement ; il relève du médecin, et l'arrêt en apparaît comme le meilleur traitement (Sorensen et coll., 2017). Section 11.
Les parents veulent savoir si leur fils fume encore.
Vous leur direz s'il vient, comment le travail avance, et vous les alerterez s'il est en danger. Le détail de sa consommation reste entre lui et vous, sauf danger : c'est la condition pour qu'il dise quelque chose d'utile. Section 35.
Les parents veulent faire des tests urinaires à la maison.
Déconseillez-les en dehors d'un cadre de soin convenu : ils abîment souvent la relation, et leur effet sur la consommation n'est pas démontré. Si une vérification est utile, elle s'inscrit dans un protocole avec un médecin, connu et accepté du jeune. Sections 33 et 34.
L'adolescent refuse que ses parents soient impliqués.
Commencez par le travail individuel, qui a des données, et continuez à chercher une place, même minime, pour un adulte de confiance. Le refus change souvent quand le jeune a constaté que la confidentialité est tenue.
Il a refumé et n'est pas venu depuis un mois.
Écrivez ou appelez, sans reproche, en proposant un rendez-vous. C'est la honte qui tient les gens à distance, pas le désintérêt. Section 29.
Faut-il arrêter le tabac en même temps ?
La question n'est pas tranchée. Ce qui compte est qu'elle soit posée et décidée avant le jour J, et qu'une aide au sevrage tabagique soit proposée si la personne arrête les deux. Séance 4.