Quand un proche parle de mourir : demander, sécuriser, accompagner
Une phrase lâchée un soir, un message inquiétant, un silence qui pèse : quand quelqu'un qu'on aime évoque la mort, on ne sait plus quoi dire ni quoi faire. Ce guide explique comment poser la question directement, comment évaluer l'urgence, comment mettre les moyens dangereux à distance, comment construire un plan de sécurité, et comment accompagner dans les semaines qui suivent.
Dr Zayan Al-Falasi, médecin-psychiatre
En bref
Ce guide s'adresse aux personnes dont un proche a parlé de mourir, ou dont le comportement fait craindre un passage à l'acte : un conjoint, un parent, un enfant devenu adulte, un ami, un collègue. Il repose sur ce qui a été établi par la recherche : poser la question n'induit pas l'idée, éloigner les moyens dangereux sauve des vies, un plan de sécurité écrit réduit le risque, et les contacts réguliers dans les semaines qui suivent une crise comptent. Il dit aussi ce qu'il ne faut pas faire, et comment tenir soi-même.
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- Thématique
- Dépression & humeur
- Pour qui
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Le programme
L'essentiel en cinq minutes≈ 5 min
Ce que sont les idées suicidaires
Penser à mourir, souhaiter ne plus être là, imaginer disparaître : ces pensées traversent beaucoup de gens à un moment de leur vie, souvent sans passage à l'acte. Elles n'annoncent pas l'irréparable, mais elles signalent une souffrance qui demande de l'attention. La plupart des personnes qui pensent au suicide ne veulent pas mourir : elles veulent que cela s'arrête. Cette ambivalence rend l'aide possible, car une part d'elles cherche une issue, et c'est à cette part que l'on s'adresse. Ce n'est pas du chantage, et la crise a un pic, qui passe. Doivent alerter le fait de parler de mourir, même en plaisantant, de se décrire comme un poids, de dire qu'il n'y a pas d'issue, de faire ses adieux ou de remercier étrangement. Un apaisement soudain après une période très sombre doit alerter autant que le désespoir.
Demander, et écouter sans paniquer
Demander directement « est-ce que tu penses au suicide ? » ne donne pas l'idée. Les revues d'études, y compris chez des adolescents, ne trouvent pas d'augmentation des idées suicidaires chez les personnes interrogées, et beaucoup décrivent au contraire un soulagement. Choisissez un moment calme, sans public ni urgence, commencez par ce que vous observez (« je te sens très différent depuis quelques semaines, je m'inquiète pour toi »), puis posez la question clairement. Si la réponse est oui, prenez-la au sérieux, écoutez longtemps sans corriger ni contredire, nommez la souffrance plutôt que de la discuter, supportez les silences et cherchez avec la personne ce qui la retient de mourir. Évitez de dramatiser ou de banaliser, de culpabiliser, ou d'argumenter pour prouver que la vie vaut la peine.
Évaluer l'urgence
Vous ne faites pas une évaluation clinique : vous cherchez à savoir si l'on a des heures, des jours, ou s'il faut agir maintenant. Demandez si la personne a pensé à la manière dont elle ferait, si elle a ce qu'il faut à la maison, si elle a pensé à un moment ou à une date, si elle a déjà fait une tentative, et ce qui l'empêche de le faire maintenant. En cas de danger immédiat, restez avec elle, sécurisez, et appelez les services d'urgence de votre pays. Une tentative relève toujours des urgences, même si elle paraît sans gravité, et une prise de médicaments en excès se traite comme une urgence même si la personne dit aller bien, car certains effets n'apparaissent qu'après plusieurs heures.
Mettre les moyens à distance, écrire un plan de sécurité
Éloigner les moyens dangereux, comme les médicaments, les armes à feu ou les produits toxiques, est la mesure de prévention la mieux démontrée. Quand l'accès à un moyen mortel est réduit, au niveau d'un pays comme au domicile d'une personne, le nombre de suicides diminue, sans que d'autres moyens prennent entièrement le relais : la crise passe, et le moyen n'était pas là. Parlez-en avec la personne, sans faire la police : « le temps que ça aille mieux, je préfère qu'on mette ça ailleurs ». Un plan de sécurité, écrit avec elle, idéalement avec un professionnel, réduit aussi le risque. Gardé à portée de main, il comporte six parties, parmi lesquelles ses signaux d'alerte, ce qu'elle peut faire seule pour faire baisser la pression, les lieux et les personnes qui changent les idées, et qui appeler. Ne promettez jamais le secret, et ne faites pas signer de promesse de ne rien faire : cela ne protège pas.
Obtenir de l'aide, et tenir dans la durée
Accompagner à la consultation vaut mieux que conseiller de consulter. Le médecin traitant peut évaluer, orienter et revoir rapidement. La ligne de prévention du suicide de votre pays, gratuite et confidentielle dans la plupart des pays, s'adresse à la personne comme à vous, et un service de crise ou les urgences psychiatriques prennent le relais quand la situation ne peut pas attendre. Le risque reste élevé dans les semaines qui suivent une crise ou une hospitalisation : dans une étude britannique, plus de quatre personnes sur dix mortes par suicide dans les trois mois suivant leur sortie l'étaient dans le premier mois. Ne repartez pas sans un premier rendez-vous daté, restez présent les premiers jours, et gardez un contact régulier, car le moment où « tout va mieux » est souvent celui où l'entourage se retire.
Prendre soin de vous
Peur permanente, sommeil haché, colère, culpabilité, épuisement : accompagner quelqu'un qui pense à mourir met à rude épreuve, et cela ne fait pas de vous quelqu'un de fragile. Ne restez pas seul avec l'information, organisez la présence avec d'autres, dites vos limites et demandez de l'aide pour vous : personne ne tient seul. Si le pire arrive, le deuil après un suicide mêle au chagrin la culpabilité, la colère, la honte et les questions sans réponse. Les proches endeuillés sont eux-mêmes plus exposés à la détresse et aux idées suicidaires, et un accompagnement, tôt plutôt que tard, n'est pas un luxe.
Ce guide est un contenu de psychoéducation. Il ne remplace pas une consultation. S'il y a un danger immédiat — la personne a un moyen à portée de main, a commencé à agir, ou ne peut plus se mettre en sécurité —, appelez les services d'urgence de votre pays et ne la laissez pas seule. Les autres situations où il faut agir tout de suite sont listées à la section 7. En dehors de l'urgence immédiate, une ligne de prévention du suicide, un service de crise, un médecin ou des urgences psychiatriques peuvent être contactés le jour même : voir la section 10. Comptez quarante minutes de lecture.
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Sommaire
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- 1. Avant de commencer
- 2. Ce que sont les idées suicidaires
- 3. Les signes qui doivent alerter
- 4. Ce que dit la recherche
- 5. Demander : les mots exacts
- 6. Écouter sans paniquer
- 7. Évaluer l'urgence
- 8. Mettre les moyens dangereux à distance
- 9. Le plan de sécurité
- 10. Obtenir de l'aide, concrètement
- 11. Après une tentative de suicide
- 12. Les semaines qui suivent
- 13. Les situations particulières
- 14. Ce qu'il ne faut pas faire
- 15. Prendre soin de soi
- 16. Si le pire arrive
- 17. Quand consulter, et quoi demander
- 18. Questions fréquentes
- 19. À retenir
- 20. Sources et fondements
1. Avant de commencer
« De toute façon, sans moi ce serait mieux. » La phrase est passée vite, presque en riant. Ou bien c'était un message, tard le soir. Ou une personne qui range ses affaires, qui remercie étrangement, qui paraît soudain apaisée après des semaines sombres.
Vous ne savez pas si vous exagérez. Vous avez peur de dire ce qu'il ne faut pas. Vous avez peur de « lui donner l'idée ».
Trois choses, tout de suite.
Demander ne donne pas l'idée. C'est la crainte la plus répandue, et les études qui l'ont examinée ne la confirment pas. Poser la question clairement soulage le plus souvent.
La crise n'est pas un état permanent. Le moment de danger le plus aigu dure souvent des heures ou des jours. Gagner du temps, c'est déjà agir.
Ce que vous faites compte, et n'est pas de la responsabilité d'un seul. Vous n'êtes pas soignant, vous n'êtes pas de garde vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Votre rôle est d'écouter, de sécuriser et de relier à de l'aide.
2. Ce que sont les idées suicidaires
Elles sont fréquentes
Penser à mourir, souhaiter ne plus être là, imaginer disparaître : ces pensées traversent beaucoup de gens à un moment de leur vie, souvent sans passage à l'acte. Leur présence n'annonce pas l'irréparable, mais elle signale une souffrance qui demande de l'attention.
Elles vont rarement sans ambivalence
La plupart des personnes qui pensent au suicide ne veulent pas mourir : elles veulent que cela s'arrête. C'est cette ambivalence qui rend l'aide possible. Une part d'elles cherche une issue, et c'est à cette part que l'on s'adresse.
Ce qui les alimente
Les travaux sur les conduites suicidaires décrivent trois éléments qui reviennent souvent : le sentiment de ne plus appartenir à personne, celui d'être un fardeau pour les autres, et le sentiment d'être piégé, sans issue possible. Une personne qui exprime l'un de ces trois vécus mérite qu'on l'écoute sérieusement.
Ce n'est pas du chantage
« Il dit ça pour manipuler » est une interprétation dangereuse. Même lorsqu'une parole vise à obtenir quelque chose, elle dit une détresse réelle, et le risque existe. On répond à la détresse, pas à la stratégie supposée.
La crise a un pic
Beaucoup de passages à l'acte surviennent dans une fenêtre courte, parfois moins d'une heure après la décision. C'est précisément pour cela que rendre les moyens moins accessibles change les issues.
3. Les signes qui doivent alerter
Ce qui se dit
- Parler de mourir, de disparaître, de « tout arrêter », même en plaisantant.
- Se décrire comme un poids : « vous seriez mieux sans moi ».
- Dire qu'il n'y a pas d'issue, que rien ne changera jamais.
- Faire ses adieux, remercier étrangement, dire au revoir « au cas où ».
Ce qui se voit
- Chercher des informations ou des moyens.
- Mettre ses affaires en ordre, donner des objets auxquels on tient, rédiger des messages d'explication.
- Se retirer brutalement, ne plus répondre.
- Consommer davantage d'alcool ou d'autres produits.
- Prendre des risques inhabituels.
- Paraître soudainement apaisé après une période très sombre : ce calme est parfois le signe qu'une décision est prise.
Le contexte
- Une tentative antérieure : c'est le facteur de risque le mieux établi.
- Une dépression, un trouble bipolaire, un trouble psychotique, une addiction.
- Une sortie récente d'hospitalisation psychiatrique, ou un passage récent aux urgences.
- Une perte : deuil, rupture, licenciement, procès, dette, humiliation publique.
- Une douleur ou une maladie chronique, un handicap récent.
- L'isolement, et l'accès facile à un moyen dangereux.
Aucun de ces éléments n'annonce à lui seul un passage à l'acte, et leur absence ne garantit rien. Ils indiquent quand écouter de plus près et demander de l'aide plus vite.
4. Ce que dit la recherche
Poser la question n'augmente pas le risque
C'est la crainte la plus fréquente de l'entourage. Les revues d'études qui ont examiné la question, y compris chez des adolescents, ne trouvent pas d'augmentation des idées suicidaires chez les personnes interrogées à ce sujet. Beaucoup de personnes décrivent au contraire un soulagement.
Éloigner les moyens sauve des vies
C'est la mesure de prévention la mieux démontrée. Quand l'accès à un moyen mortel est réduit — au niveau d'un pays comme au domicile d'une personne —, le nombre de suicides diminue, sans que d'autres moyens prennent entièrement le relais. La crise passe, et le moyen n'était pas là.
Le plan de sécurité fonctionne
Un plan écrit, construit avec la personne, qui liste ses signes d'alerte, ce qui l'apaise, qui appeler et comment rendre son environnement plus sûr, est associé à une réduction des comportements suicidaires. Dans une grande étude menée aux États-Unis, dans les services d'urgence des hôpitaux pour anciens combattants, l'association d'un plan de sécurité et d'appels de suivi s'est accompagnée de près de moitié moins de comportements suicidaires dans les six mois. Les patients n'avaient pas été répartis au hasard entre les deux groupes comparés : d'autres différences entre eux peuvent donc expliquer une partie de l'écart. Le résultat va cependant dans le même sens que l'ensemble des études (section 9).
Garder le contact compte
Des travaux anciens et régulièrement répliqués montrent que de simples contacts brefs et réguliers — lettres, messages, appels — adressés à des personnes après une crise réduisent le risque ultérieur. Ce n'est pas de la thérapie : c'est un lien maintenu.
Les périodes les plus à risque
Le risque est particulièrement élevé dans les jours et les semaines qui suivent une sortie d'hospitalisation psychiatrique ou un passage aux urgences. C'est le moment où l'entourage relâche souvent son attention, parce que « c'est pris en charge ».
Les médecins voient ces personnes
Une part importante des personnes décédées par suicide avait consulté un médecin généraliste dans le mois précédent. Autrement dit : la consultation est possible, elle a souvent lieu, et le sujet n'est pas toujours abordé. Le dire au médecin, avec l'accord de la personne quand c'est possible, change la consultation.
Les contrats de non-suicide ne protègent pas
Faire promettre à quelqu'un de « ne rien faire », par écrit ou oralement, n'a pas montré d'efficacité et peut donner une fausse assurance. Le plan de sécurité l'a remplacé.
Les idées reçues
« En parler risque de lui donner l'idée. » Non. C'est l'une des questions les mieux étudiées du domaine.
« Celui qui en parle ne le fait pas. » Faux. Beaucoup de personnes ont exprimé leur intention, parfois de façon détournée.
« Si quelqu'un a décidé, on ne peut rien faire. » La décision est rarement irréversible : l'ambivalence, la fenêtre courte de la crise et l'accès aux moyens sont trois leviers réels.
« C'est un moment de faiblesse, il faut le secouer. » Les reproches et les défis augmentent le sentiment d'être un fardeau.
« C'est l'affaire des professionnels. » Ils sont indispensables, mais c'est souvent un proche qui remarque, qui demande et qui accompagne jusqu'à la consultation.
5. Demander : les mots exacts
Préparer le moment
Choisissez un moment calme, sans public ni urgence, et donnez-vous du temps. Coupez les notifications. Asseyez-vous.
Commencer par ce que vous observez
« Depuis quelques semaines, je te sens très différent : tu ne dors plus, tu ne vois plus personne, tu dis souvent que rien ne sert à rien. Je m'inquiète pour toi. »
Puis poser la question, clairement
« Est-ce qu'il t'arrive de penser à mourir ? »
« Est-ce que tu penses au suicide ? »
Directement, calmement, sans détour. Les formulations vagues — « tu ne ferais pas de bêtise ? » — invitent à rassurer et ferment la conversation. Les formulations qui contiennent déjà la réponse attendue — « tu ne penses pas à des choses graves, quand même ? » — aussi.
Si la réponse est non
Vous n'avez rien abîmé. Vous avez montré que le sujet est possible avec vous. Dites-le : « Si un jour ça t'arrive, tu peux m'en parler, je ne jugerai pas. »
Si la réponse est oui
Ne vous précipitez pas pour rassurer. Remerciez : « Merci de me le dire. Raconte-moi depuis quand. » Puis restez, et écoutez.
6. Écouter sans paniquer
Ce qui aide
- Prendre au sérieux : « Je te crois. »
- Écouter longtemps, sans corriger ni contredire.
- Nommer la souffrance plutôt que de la discuter : « ça doit être épuisant de vivre avec ça. »
- Poser des questions ouvertes : « Qu'est-ce qui est le plus dur ? » « Qu'est-ce qui t'a aidé jusque-là à tenir ? »
- Supporter les silences et les larmes.
- Rester avec la personne, physiquement, quand c'est possible.
Ce qui ferme la conversation
- Les arguments moraux : « pense à tes enfants », « c'est égoïste ».
- La minimisation : « ça va passer », « tu as tout pour être heureux ».
- Le débat : essayer de démontrer que la vie vaut la peine, point par point.
- Les solutions immédiates : « il faut que tu bouges, que tu prennes des vacances ».
- La panique visible, qui pousse la personne à vous rassurer et à taire le reste.
Reformuler plutôt que répondre
Quand on a peur, on veut répondre vite : rassurer, corriger, proposer une solution. Reformuler aide davantage. Cela consiste à redire avec vos mots ce que vous avez compris, sans rien y ajouter, pour vérifier que vous avez bien entendu et montrer que vous suivez.
« Si je comprends bien, depuis la séparation, ce sont surtout les soirées qui sont insupportables, et c'est là que l'idée de mourir revient. »
« Tu as l'impression d'avoir tout essayé, et que plus rien ne peut changer. »
Reformuler l'idée de mourir ne revient pas à l'approuver : vous montrez que la souffrance a été entendue. Souvent, la personne corrige ou précise, et la conversation avance. Les recommandations de premiers secours en santé mentale, élaborées par consensus entre des spécialistes de la prévention et des personnes qui ont elles-mêmes connu des idées suicidaires, insistent sur cette écoute active, sur le fait de prendre au sérieux ce que la personne vit, et sur le calme de celui qui écoute.
Des réponses aux phrases difficiles
Certaines phrases reviennent souvent, et c'est devant elles que l'on reste sans voix. Voici des pistes, à reprendre avec vos propres mots.
« Tu ne peux pas comprendre. » Ne cherchez pas à prouver le contraire : « C'est vrai, je ne sais pas ce que tu vis de l'intérieur. Mais j'aimerais essayer. Tu veux bien m'expliquer ? »
« Je suis un poids pour vous. » Ne débattez pas, mais ne laissez pas la phrase sans réponse : « Je comprends que tu te sentes comme ça, et ça doit être très lourd. Moi, je tiens à toi, et si je t'aide, c'est parce que je le veux. Qu'est-ce qui te donne ce sentiment, en ce moment ? »
« Promets-moi de ne le dire à personne. » « Je ne peux pas te promettre ça : ta vie compte trop pour que je garde un secret pareil. Ce que je peux te promettre, c'est qu'on choisira ensemble, autant que possible, à qui en parler, et que je te dirai toujours à qui j'en parle, et pourquoi. »
« Je plaisantais. » Une phrase grave aussitôt tournée en plaisanterie mérite tout de même une question : « D'accord. Je préfère te demander quand même, parce que je tiens à toi : est-ce qu'il t'arrive de penser à mourir ? »
« À quoi bon ? Rien ne changera. » Le désespoir fait partie de la crise : il dit ce que la personne ressent maintenant, pas ce qui va arriver. Ne promettez pas que tout ira bien : « Là, tout de suite, tu ne vois aucune issue. Je ne vais pas te dire que tout va s'arranger. Je te propose qu'on cherche ensemble de l'aide pour les jours qui viennent. »
« Je ne veux pas aller à l'hôpital. » La peur d'être hospitalisé retient beaucoup de personnes de parler. Dites ce qui est vrai : parler à un médecin ne veut pas dire être hospitalisé, et l'hospitalisation se discute surtout quand la sécurité ne peut pas être assurée autrement. « On commence par en parler à ton médecin. On verra avec lui ce qui est nécessaire, et je serai là. »
« Mêle-toi de tes affaires. » La colère est une réaction possible, et mieux vaut ne pas la prendre pour vous. Gardez votre calme et ne relancez pas le débat : « Je comprends que ma question t'agace. Je la pose parce que je m'inquiète pour toi, et je reste là. » Si l'une des situations de la section 7 est présente, la colère ne change rien à ce qu'il faut faire.
Chercher les raisons de vivre
Une question utile, et souvent apaisante : « Qu'est-ce qui te retient, jusqu'ici ? » Les réponses — un enfant, un animal, une croyance, une personne, un projet — sont des points d'appui à noter : ils figureront au bas du plan de sécurité (section 9).
7. Évaluer l'urgence
Vous ne faites pas une évaluation clinique : vous cherchez à savoir si l'on a des heures, des jours, ou s'il faut agir maintenant.
Les questions à poser
- « Est-ce que tu as pensé à comment tu ferais ? »
- « Est-ce que tu as ce qu'il faut à la maison ? »
- « Est-ce que tu as pensé à un moment, à une date ? »
- « Est-ce que tu as déjà fait une tentative ? »
- « Qu'est-ce qui t'empêche de le faire maintenant ? »
Plus le projet est précis, le moyen accessible et l'échéance proche, plus l'urgence est grande.
Il faut agir tout de suite si
- La personne a un moyen à portée de main, ou a commencé à agir.
- Elle dit qu'elle ne peut pas se mettre en sécurité, ou refuse d'en parler davantage.
- Elle est très agitée, ou fortement alcoolisée, avec des idées précises.
- Elle vient de vivre un événement humiliant ou une perte brutale et paraît déterminée.
Dans ces cas : restez avec elle, éloignez ce qui est dangereux, et appelez les services d'urgence. Si vous êtes au téléphone et qu'elle est loin, gardez le contact et faites prévenir les secours en parallèle, par quelqu'un d'autre.
Si l'urgence n'est pas immédiate
Demandez un avis le jour même — médecin, ligne de prévention du suicide ou service de crise (section 10) —, organisez une consultation dans les jours qui viennent, construisez le plan de sécurité, éloignez les moyens, et convenez de ce que vous ferez si cela s'aggrave.
8. Mettre les moyens dangereux à distance
C'est la mesure la plus efficace, et la plus concrète.
Comment en parler
Sans négocier la décision, mais avec la personne : « Le temps que ça aille mieux, je préfère qu'on mette ça ailleurs. Ce n'est pas contre toi. »
Ce qui se range
- Les médicaments : ne garder que de petites quantités à la maison, confier le reste à un proche ou au pharmacien, et faire prescrire de petits conditionnements.
- Les armes à feu, s'il y en a : les sortir du domicile, les confier à un tiers ou aux autorités selon les règles du pays. C'est la mesure la plus déterminante quand une arme est présente.
- Les produits toxiques, l'alcool en quantité, tout ce dont la personne a parlé.
- Les clés de voiture, si la conduite est risquée dans l'état actuel.
Sans faire la police
L'objectif n'est pas de rendre le domicile hermétique, c'est de mettre de la distance et du temps entre l'impulsion et l'acte. Quelques minutes suffisent parfois à changer une issue.
Qui garde, et pour combien de temps
Proposez une durée plutôt qu'une mesure définitive : « jusqu'à ce que ça aille mieux, et on en reparlera avec ton médecin ». Les psychologues américains Barbara Stanley et Gregory Brown, qui ont décrit le plan de sécurité, prévoient d'aborder ce point avec la personne, souvent avec l'aide d'un proche, pour une période convenue ensemble. Choisissez une personne de confiance qui garde ce qui a été mis à l'écart, hors du domicile si possible, et notez son nom sur le plan. Pour ce qui est le plus dangereux, mieux vaut que la personne en crise n'ait pas à s'en charger elle-même : c'est un proche ou un tiers qui s'en occupe.
Si la personne refuse
Elle peut vivre cette demande comme une humiliation ou une perte de contrôle. Expliquez-en la raison, sans dramatiser : « Ce n'est pas que je n'ai pas confiance en toi. Les moments les plus durs passent, et je veux qu'il y ait du temps entre toi et ce moment-là. » Proposez des choix plutôt qu'une solution unique : qui garde, où, jusqu'à quand. Si elle refuse tout, rangez au moins ce qui dépend de vous, et parlez-en au médecin ou au professionnel qui la suit.
L'alcool
L'alcool lève les freins et aggrave les idées noires. Pendant une période de crise, il vaut mieux qu'il n'y en ait pas à la maison, et que la personne ne boive pas seule.
Ce que cette mesure ne fait pas
Mettre un moyen à distance ne garantit pas la sécurité, et Stanley et Brown le rappellent : une personne peut en chercher un autre. Cette mesure s'ajoute donc à la présence, au plan et aux soins, elle ne les remplace pas. Elle reste l'une des mieux étayées, parce que la crise est souvent courte : dans une étude autrichienne menée auprès de personnes hospitalisées après une tentative, près de la moitié disaient que dix minutes ou moins s'étaient écoulées entre le moment où l'idée de suicide leur était venue, cette fois-là, et le geste.
9. Le plan de sécurité
C'est une feuille, écrite avec la personne, idéalement avec un professionnel, gardée à portée de main — sur le téléphone, sur le frigo. Elle comporte six parties.
- Mes signaux d'alerte : ce que je remarque quand ça se dégrade (pensées, sensations, comportements).
- Ce que je peux faire seul pour faire baisser la pression : marcher, une douche, de la musique précise, sortir, respirer, un jeu, écrire.
- Où aller et qui voir pour me changer les idées, sans forcément parler de ça : un café, la maison d'un ami, un lieu public.
- Qui appeler dans mon entourage, avec les numéros, et ce que je leur dirai.
- Les professionnels et les urgences : médecin, psychiatre, ligne d'écoute, service de crise, numéro d'urgence.
- Ce qui a été mis en sécurité à la maison, et où.
Au bas de la feuille, une dernière ligne : ce qui compte le plus pour moi et me donne envie de vivre, à partir des raisons de vivre notées pendant la conversation (section 6).
L'écrire ensemble, étape par étape
Le plan se construit avec la personne, dans ses mots à elle : une liste de conseils écrite par quelqu'un d'autre sert rarement au moment de la crise. Le mieux est de l'écrire avec un professionnel ; si ce n'est pas encore possible, vous pouvez commencer à deux et l'apporter au prochain rendez-vous. Choisissez un moment calme, jamais le cœur de la crise. Les repères qui suivent viennent de la description qu'en ont donnée Stanley et Brown.
Partir de la dernière crise. « Raconte-moi la dernière fois où c'était le plus dur : qu'est-ce qui s'est passé juste avant, et qu'est-ce qui t'a aidé à tenir ? » Ce récit fournit les signaux d'alerte et les premières idées de ce qui aide.
Des signaux précis. « Je ne vais pas bien » ne déclenche rien. « Je reste au lit l'après-midi », « je relis nos anciens messages », « je me répète que je suis un poids » sont des signaux que l'on reconnaît sur le moment, et ce sont eux qui font penser à sortir la feuille.
Des gestes faisables en pleine crise. Pour la deuxième partie, cherchez ce que la personne peut faire seule, même pendant peu de temps, et placez en tête ce qui est le plus facile ou le plus efficace. Puis testez : « Si tu te sens comme mardi soir, tu crois vraiment que tu le ferais ? » Si la réponse est non, cherchez ce qui l'en empêcherait, ou trouvez autre chose.
Des lieux sans alcool. Pour la troisième partie, préférez des personnes et des lieux qui changent les idées sans alcool ni autres produits.
Des personnes qui ont accepté. La quatrième partie ne contient pas forcément les mêmes noms que la troisième : l'ami avec qui l'on rit le plus n'est pas toujours celui à qui l'on peut dire « je suis en danger ». Demandez à la personne si elle les appellerait vraiment, et si ces proches l'aideraient ou risqueraient d'aggraver la tension. Avec son accord, prévenez ceux qui y figurent, et vérifiez les numéros.
Des recours joignables la nuit. La cinquième partie ne cite que des professionnels que la personne est prête à appeler, et elle comprend toujours un recours joignable le soir et le week-end : une ligne de prévention du suicide, les services d'urgence.
Les moyens en dernier. On aborde la mise à distance une fois le reste écrit : quand la personne voit qu'il existe d'autres issues, elle accepte plus facilement d'en parler.
Le rendre accessible
Une photo sur le téléphone, un exemplaire dans le portefeuille, un autre sur le frigo : la personne doit pouvoir retrouver son plan en quelques secondes, au moment où elle a le moins d'énergie. Avec son accord, gardez-en une copie. Certains le parcourent une fois à voix haute, comme une répétition, pour vérifier qu'il tient.
Comment s'en servir
On descend la liste dans l'ordre, du plus simple au plus engageant. Le plan est relu quand tout va bien, pas seulement dans la crise. Il est mis à jour après chaque épisode. Si la personne sent qu'elle ne peut plus se mettre en sécurité, même un court moment, elle ne descend pas la liste : elle appelle directement les secours, ou vous les appelez.
Votre rôle
Vous pouvez aider à l'écrire, garder une copie, et rappeler qu'il existe : « tu te souviens de ta feuille ? on la regarde ensemble ? »
Ce que l'on en sait
Une méta-analyse, c'est-à-dire une étude qui regroupe les résultats de plusieurs autres, a réuni six études et plus de trois mille cinq cents personnes : les interventions de ce type réduisaient d'environ 40 % le risque de comportement suicidaire. Elle n'a pas trouvé d'effet sur les idées suicidaires elles-mêmes. Le plan ne fait donc pas disparaître les pensées ; il aide à traverser les moments où elles deviennent dangereuses, pendant que les soins s'occupent de ce qui les nourrit.
10. Obtenir de l'aide, concrètement
Qui contacter
- Le médecin traitant : il connaît souvent la personne, peut évaluer, prescrire, orienter, et revoir rapidement.
- Une ligne de prévention du suicide : gratuite et confidentielle dans la plupart des pays, pour la personne comme pour vous.
- Un service de crise ou des urgences psychiatriques, quand la situation ne peut pas attendre.
- Le psychiatre ou le psychologue déjà en place, s'il y en a un : prévenez-le.
- Les services d'urgence, en cas de danger immédiat.
Ces lignes sont souvent joignables jour et nuit ; des écoutants formés y répondent aux personnes en détresse, et souvent aussi aux proches qui s'inquiètent. Cherchez dès maintenant celle de votre pays et notez son numéro. Dans une étude menée auprès de huit lignes d'écoute américaines, plus de mille appelants suicidaires ont été évalués au début et à la fin de leur appel. En moyenne, leur état suicidaire diminuait au cours de l'appel, et chez ceux qui ont pu être recontactés dans les trois semaines, le désespoir et la souffrance morale continuaient de baisser. L'étude n'avait pas de groupe de comparaison : elle ne prouve pas que l'appel soit la cause de cette amélioration. Elle montre en revanche que des personnes en grand danger appellent ces lignes, et qu'elles vont en moyenne mieux à la fin de l'appel.
Accompagner, pas seulement orienter
Proposer un rendez-vous ne suffit pas toujours. Ce qui aide vraiment : prendre le rendez-vous ensemble, y aller avec la personne, attendre dans la salle d'attente, demander avec son accord à entrer quelques minutes pour dire ce que vous avez observé.
Ce que vous pouvez dire au professionnel
« Elle m'a dit hier qu'elle pensait à mourir. Elle a parlé d'un moyen. Elle a arrêté de voir ses amis depuis un mois et dort très mal. »
Des faits, des dates, des phrases entendues. C'est ce qui est le plus utile.
Si la personne refuse
Vous pouvez consulter seul pour être guidé, appeler une ligne d'écoute pour l'entourage, et continuer à proposer. En cas de danger grave et immédiat, appeler les secours est légitime, même contre son avis. Les conditions des soins sans consentement dépendent des lois de chaque pays ; les professionnels vous indiqueront la marche à suivre.
11. Après une tentative de suicide
Les premières heures
Une tentative relève des urgences, même si elle paraît sans gravité : c'est l'une des situations de la section 7, celle où la personne a commencé à agir. Une prise de médicaments en excès se traite comme une urgence même si la personne dit aller bien, car certains effets n'apparaissent qu'après plusieurs heures. Ce n'est ni à elle ni à vous de juger si c'était dangereux.
Aux urgences, dites ce que vous savez : ce qui s'est passé, à quelle heure, et ce qui vous inquiétait déjà avant. Avec l'accord de la personne, demandez à parler à l'équipe, et ne repartez pas sans savoir quelle suite est prévue (section 12).
Ce que vous ressentez
Peur, colère, soulagement, culpabilité, parfois tout à la fois. Des parents interrogés après la tentative de leur fils ou de leur fille décrivaient un double choc : la tentative elle-même, puis tout ce qu'elle a bouleversé ensuite dans la vie de la famille. Ces réactions sont normales, et elles méritent un lieu où se dire (section 15). Dans les premiers jours, ce lieu n'est pas la chambre de la personne : la colère y serait entendue comme un reproche.
Ce que vous pouvez dire
Le premier message peut être très simple : « Je suis content que tu sois là. »
Après une tentative, la personne peut avoir honte, vouloir cacher, minimiser, assurer que « c'était une bêtise, c'est fini ». N'insistez pas, mais ne fermez pas le sujet pour autant : dites que vous êtes prêt à en parler quand elle le voudra, et que ce n'est pas un sujet interdit. Quand elle sera prête, une question ouverte aide plus qu'un « pourquoi » : « Qu'est-ce qui était le plus dur, juste avant ? »
Dans les mois qui suivent
Restez concret : accompagnement aux rendez-vous, sécurisation du domicile, contacts réguliers. Évitez les reproches et les « pourquoi tu as fait ça ». Le risque de récidive est le plus élevé dans les mois qui suivent.
Une méta-analyse de près de cent quatre-vingts études, portant sur des personnes vues à l'hôpital après s'être fait du mal volontairement, avec ou sans intention de mourir, a estimé qu'environ une sur six se refait du mal dans l'année qui suit. Ce chiffre justifie de rester attentif pendant ces mois ; il dit aussi que la plupart ne recommencent pas.
Garder le contact après la sortie
Les contacts brefs et répétés décrits à la section 4 ont été pensés pour cette période. En France, par exemple, le dispositif VigilanS est proposé à toute personne hospitalisée pour une tentative, au moment de sa sortie. Elle reçoit une carte portant un numéro gratuit, joignable aux heures ouvrables, où des soignants formés lui répondent si elle va mal ; en dehors de ces heures, c'est une ligne de prévention du suicide ou les services d'urgence qu'il faut appeler. Si elle a déjà fait plus d'une tentative, l'équipe l'appelle entre dix et vingt jours après la sortie, puis lui envoie une carte postale ou un SMS chaque mois pendant quatre mois. Au bout de six mois, chaque personne est rappelée pour faire le point. Ailleurs, demandez à l'équipe ce qui existe. Ces contacts ne remplacent pas les vôtres : un message régulier, sans interrogatoire, compte aussi.
12. Les semaines qui suivent
Ne pas relâcher trop tôt
Le risque reste élevé après une crise, en particulier dans les semaines qui suivent une hospitalisation ou un passage aux urgences. Le moment où « tout va mieux » est souvent celui où l'entourage se retire.
Préparer la sortie de l'hôpital
Les jours qui suivent une sortie d'hospitalisation psychiatrique comptent parmi les plus dangereux. Une étude britannique a porté sur des personnes décédées par suicide dans les trois mois suivant leur sortie : plus de quatre sur dix étaient mortes dans le premier mois, et près de la moitié de celles-ci avant leur premier rendez-vous de suivi. La première semaine était une période particulièrement à risque. Dans la même étude, les personnes qui avaient quitté l'hôpital à leur propre initiative, ou qui avaient manqué leur dernier rendez-vous, se retrouvaient plus souvent parmi les personnes décédées.
Avant le retour à la maison, avec l'accord de la personne, posez quelques questions à l'équipe.
- Demandez la date du premier rendez-vous et le nom de celui qui la recevra : ce rendez-vous doit être aussi proche que possible de la sortie.
- Demandez qui appeler si la situation se dégrade avant ce rendez-vous, y compris le soir et le week-end.
- Demandez si un plan de sécurité a été écrit, et quelle place vous pouvez y prendre.
- Demandez ce qu'il faut ranger à la maison avant son retour.
Si la personne manque ensuite un rendez-vous, prévenez l'équipe sans attendre.
Les premiers jours à la maison
Le retour peut être plus dur qu'on ne l'imagine : la personne retrouve les lieux et les problèmes de la crise, avec moins d'encadrement qu'à l'hôpital. Prévoyez une présence les premiers soirs, sans transformer la maison en service de surveillance. Gardez des journées simples : se lever, manger, sortir un peu, appeler quelqu'un. Et parlez ensemble de la semaine qui vient : « Quel moment risque d'être le plus dur ? Qu'est-ce qu'on prévoit pour ce moment-là ? »
Garder un contact régulier
Des nouvelles brèves et régulières valent mieux que de grandes conversations espacées : un message le matin, un appel le dimanche, un café hebdomadaire. Sans interrogatoire systématique sur les idées suicidaires : la présence suffit souvent.
Reprendre appui sur le quotidien
Sommeil, repas, sorties, activité physique, reprise progressive des activités. Notre programme Activation comportementale : combattre la dépression décrit cette reprise pas à pas, et peut se lire à deux.
Repérer les rechutes
Reprenez ensemble les signaux d'alerte du plan de sécurité, et convenez d'une phrase simple qui permettra de le dire sans détour : « je suis dans le rouge ».
Les dates difficiles
Anniversaires, date de la perte, fêtes, anniversaire d'une tentative : prévoyez ces moments, et soyez présent.
13. Les situations particulières
Un adolescent
Prenez au sérieux ce qui peut sembler théâtral ; l'impulsivité est plus grande à cet âge. Associez les deux parents si possible, sécurisez la maison, informez l'établissement scolaire en cas de harcèlement, et consultez rapidement. Ne promettez pas le secret à votre enfant. Si votre adolescent se blesse volontairement, par exemple en se coupant ou en se brûlant, notre guide Mon adolescent se fait du mal : comprendre l'automutilation et l'aider explique à quoi sert ce geste, ce qu'il dit du risque suicidaire, et comment réagir dans les premières heures puis dans les semaines qui suivent.
Un parent âgé
Chez les personnes âgées, les idées suicidaires sont moins souvent annoncées à l'entourage que chez les plus jeunes, et le passage à l'acte est plus déterminé. Une dépression, une douleur chronique, un veuvage, une perte d'autonomie ou un sentiment d'être une charge doivent alerter. Notre programme Aider un proche qui s'isole aborde ce qui accompagne souvent ces situations.
Posez la question aussi directement qu'à un adulte plus jeune. Les personnes âgées qui meurent par suicide ont, plus souvent encore que les plus jeunes, vu un médecin généraliste dans le mois précédent : accompagnez votre parent à ce rendez-vous si possible, ou dites au médecin ce que vous observez. Ne laissez pas dire « à son âge, c'est normal d'être triste ». La dépression de la personne âgée se soigne, et dans un grand essai américain mené en médecine générale, un suivi de la dépression coordonné par un soignant dédié, en lien avec le médecin, a fait reculer les idées suicidaires plus vite que les soins habituels. Faites aussi le tri, avec lui, dans les réserves de médicaments de la maison (section 8).
Un conjoint
Vous êtes à la fois le plus proche et le plus exposé. Il est très difficile d'être à la fois partenaire, surveillant et soignant : demandez qu'un tiers partage la charge, et gardez un professionnel dans la boucle.
Un collègue
Ne restez pas seul avec l'information. Selon le contexte, orientez vers la médecine du travail (le service de santé au travail) ou les ressources d'aide internes, et restez présent humainement.
Un proche qui refuse toute aide
Certaines personnes refusent tout : le médecin, la ligne d'écoute, le plan, parfois la conversation elle-même. Derrière ce refus, il y a souvent de la honte, la peur d'être hospitalisé ou la conviction que rien ne peut aider, et parfois une mauvaise expérience des soins. Demandez ce qui la retient, et écoutez la réponse : « Qu'est-ce qui te fait le plus peur, si tu en parles à un médecin ? » Une objection précise se discute ; un refus en bloc, rarement.
Proposez des étapes plus petites, et laissez-lui choisir ce qui peut l'être : un médecin qu'elle connaît plutôt qu'un service inconnu, un appel plutôt qu'un rendez-vous, un rendez-vous où vous l'accompagnez. Pendant ce temps, faites ce qui dépend de vous : sécuriser le domicile, consulter seul pour être guidé, et garder le lien. Ce lien compte, même sans soins. Dans un essai américain, des personnes qui avaient refusé tout suivi après une hospitalisation recevaient simplement, plusieurs fois par an pendant cinq ans, une courte lettre d'un professionnel de l'hôpital : pendant les deux premières années, leur taux de suicide était plus bas que celui des personnes qui n'en recevaient pas, puis l'écart s'est peu à peu réduit. Notre guide Aider un proche déprimé détaille comment amener quelqu'un vers les soins sans le forcer.
Le refus ne change rien aux situations de la section 7 : en cas de danger immédiat, vous appelez les secours, même contre son avis.
À distance, par message
Prenez au sérieux ce qui arrive par écrit. Appelez plutôt que d'écrire. Demandez où est la personne, qui est avec elle, et faites prévenir quelqu'un sur place ou les secours pendant que vous gardez le contact.
Si vous vivez loin d'un proche fragile, préparez-vous avant la crise. Notez son adresse exacte et les coordonnées d'une personne proche de lui sur place : un voisin, un colocataire, un ami. Ce sont les secours de l'endroit où il se trouve qui pourront intervenir. S'il vit dans le même pays que vous, appelez le numéro d'urgence habituel et dites d'emblée où il se trouve. S'il vit à l'étranger, sachez qu'un numéro d'urgence composé depuis chez vous vous met en relation avec les secours de votre pays, pas avec ceux du sien : notez à l'avance un numéro des secours ou de la police de sa ville que l'on peut appeler depuis l'étranger, et demandez à la personne de confiance sur place si elle accepterait d'appeler elle-même les secours en cas de besoin. Convenez d'un rythme de contact, un appel le dimanche ou un message chaque soir, et de ce que vous ferez s'il ne répond pas. Si vous recevez un message d'adieu et que vous ne parvenez pas à le joindre, n'attendez pas : vous ne pouvez pas savoir s'il a déjà commencé à agir. Appelez les secours de l'endroit où il se trouve, ou faites-les appeler par la personne sur place, donnez son adresse exacte, et restez joignable.
Sur les réseaux sociaux
Un message très sombre posté tard le soir, une publication qui ressemble à un adieu : beaucoup de personnes, en particulier parmi les plus jeunes, expriment leur détresse en ligne. Une revue des études note que ces messages permettent parfois à d'autres d'intervenir. Prenez-les au sérieux, comme une parole dite en face. Les recommandations australiennes #chatsafe, élaborées avec des jeunes et des spécialistes de la prévention pour parler du suicide en ligne sans danger, donnent des repères.
- Si le message laisse craindre un danger immédiat, appelez sans attendre les secours de l'endroit où se trouve la personne, comme indiqué plus haut pour un proche qui vit loin, en donnant tout ce que vous savez de son identité et du lieu où elle est.
- Sinon, contactez-la directement, par un message privé ou, mieux, par un appel : dites que vous avez vu son message, que vous vous inquiétez pour elle, et posez la question directement.
- Signalez la publication au réseau social : les grandes plateformes permettent de signaler un contenu qui évoque le suicide, et ce signalement ne met pas la personne en difficulté.
- Ne restez pas seul avec ce que vous avez lu : parlez-en à quelqu'un de son entourage, ou appelez une ligne d'écoute pour savoir comment l'aider.
Avec de l'alcool ou des produits
L'intoxication augmente l'impulsivité et réduit les freins : le niveau d'urgence monte. Ne laissez pas la personne seule, et ne remettez pas la discussion « à demain, quand ce sera clair » sans avoir sécurisé la nuit.
14. Ce qu'il ne faut pas faire
- Promettre le secret. Dites-le d'emblée : « Je ne pourrai pas garder ça pour moi si tu es en danger. »
- Faire signer une promesse de ne rien faire : cela ne protège pas.
- Dramatiser ou banaliser. Les deux coupent la parole.
- Culpabiliser : « tu te rends compte de ce que tu nous fais ? ». C'est exactement ce qui alimente le sentiment d'être un fardeau.
- Argumenter pour prouver que la vie vaut la peine.
- Surveiller sans parler : la surveillance silencieuse épuise et isole.
- Rester seul avec l'information, ou tout porter sans relais.
- Chercher des explications définitives : ce n'est ni le moment ni votre rôle.
15. Prendre soin de soi
Ce que vous vivez est lourd
Peur permanente, hypervigilance, sommeil haché, colère, culpabilité, épuisement : accompagner quelqu'un qui pense à mourir met à rude épreuve. Cela ne fait pas de vous quelqu'un de fragile.
Dans une étude britannique où des proches de personnes suicidaires racontaient leur quotidien, une formule résumait tout : « un travail difficile pour toute la famille ». Ils décrivaient l'inquiétude qui tourne en boucle, les autres obligations qui s'accumulent, le secret, la honte, l'impuissance et la culpabilité. Interrogés sur leurs besoins, ces mêmes proches disaient surtout manquer d'aide concrète, de répit et de conseils, et souhaiter être reconnus et associés aux soins.
Ce qui aide
- Partager la charge avec d'autres proches : organisez-vous à plusieurs.
- Parler à un professionnel pour vous, ou appeler une ligne d'écoute destinée à l'entourage.
- Garder vos propres activités, même réduites.
- Accepter les limites : vous ne pouvez pas être présent en continu, et ce n'est pas exigible.
- Convenir de ce que vous ferez si le pire se produisait, pour ne pas y penser en boucle sans plan.
Organiser la présence
Si votre proche a besoin d'une présence rapprochée pendant quelques jours, écrivez un planning à plusieurs : qui est là quels soirs, qui appelle le matin, qui prend le relais si vous tombez malade. Personne ne tient seul vingt-quatre heures sur vingt-quatre, et un planning partagé évite que tout repose sur le plus proche.
Dire vos limites
Vous avez le droit de dire ce que vous pouvez faire, et ce que vous ne pouvez pas faire : « Je ne peux pas répondre à toute heure de la nuit. La nuit, c'est la ligne d'écoute ou les urgences ; moi, je t'appelle chaque matin à 8 heures. » Une limite claire, assortie d'un relais, tient plus longtemps qu'une disponibilité totale qui finit par s'effondrer.
Demander de l'aide pour vous
Les professionnels qui suivent votre proche ne peuvent pas toujours vous dire ce qu'il leur confie, mais ils peuvent vous écouter, et vous pouvez le leur demander. Les lignes de prévention du suicide répondent souvent aussi à l'entourage. Et si l'épuisement vous fait penser, à vous aussi, que tout serait plus simple sans vous, ce guide vaut pour vous : parlez-en le jour même.
La culpabilité
« J'aurais dû voir », « j'ai dit ce qu'il ne fallait pas ». Personne ne peut prévoir ni contrôler entièrement les actes d'un autre adulte. Faire de son mieux, avec ce que l'on sait, est déjà considérable.
16. Si le pire arrive
Le deuil après un suicide
Il est particulier : au chagrin s'ajoutent la culpabilité, la colère, la honte, les questions sans réponse, parfois le jugement des autres. Les proches endeuillés par suicide sont eux-mêmes plus exposés à la détresse et aux idées suicidaires : accepter de l'aide n'est pas un luxe.
Ce qui aide
- Ne pas rester seul avec les questions.
- Les groupes d'entraide entre personnes endeuillées par suicide, qui existent dans de nombreux pays.
- Un accompagnement psychologique, tôt plutôt que tard.
- Protéger les enfants de la famille par des mots simples et vrais, adaptés à leur âge.
- Se méfier des explications définitives : un suicide n'a jamais une cause unique.
Notre programme Le deuil : comprendre, traverser, et savoir quand demander de l'aide décrit ce qui aide et ce qui doit inquiéter.
17. Quand consulter, et quoi demander
Pour votre proche
Le médecin traitant, en premier recours, pour évaluer et orienter.
Un psychiatre, en cas de dépression sévère, de trouble bipolaire, de trouble psychotique, d'antécédent de tentative.
Un psychologue formé à la prise en charge de la crise suicidaire, pour le plan de sécurité et la suite.
Un service d'addictologie, si l'alcool ou d'autres produits sont impliqués.
Pour vous
Un psychologue, une ligne d'écoute pour l'entourage, ou une association de familles. Vous avez le droit de consulter pour vous, sans votre proche.
Formulations utiles
« Mon frère m'a dit hier qu'il pensait à mourir. J'ai besoin d'un avis aujourd'hui. »
« Ma fille sort de l'hôpital après une tentative. Comment l'accompagner les prochaines semaines ? »
« Je ne sais plus quoi faire ni quoi dire, et je suis épuisé. »
18. Questions fréquentes
Est-ce que je risque de lui donner l'idée en posant la question ? Non. C'est la crainte la plus fréquente, et les études qui l'ont examinée ne montrent pas d'augmentation des idées suicidaires chez les personnes à qui l'on a posé la question. Le plus souvent, la personne se sent soulagée qu'on ose.
Et si je pose mal la question ? Une question maladroite mais sincère vaut mieux que le silence. Ce qui compte, c'est d'être direct, calme et disponible pour écouter la réponse.
Il m'a dit oui. Est-ce que je dois appeler les secours tout de suite ? Pas systématiquement. Appelez immédiatement si un moyen est à portée de main, si l'acte a commencé, si la personne est très agitée ou fortement alcoolisée avec des idées précises, si elle vient de vivre une humiliation ou une perte brutale et paraît déterminée, ou si elle ne peut pas se mettre en sécurité ou refuse d'en parler davantage (voir la section 7). Sinon, organisez une aide le jour même et sécurisez le domicile.
Elle refuse de consulter. Que faire ? Maintenez le lien, sécurisez ce qui peut l'être, proposez des étapes plus petites comme un rendez-vous chez le médecin traitant, et consultez vous-même pour être guidé. En cas de danger grave, appelez les secours même sans son accord.
Dois-je lui promettre de ne rien dire ? Non, et il vaut mieux l'annoncer avant : « je ne garderai pas ça pour moi si tu es en danger ». Le secret vous isole tous les deux.
Faut-il enlever les médicaments de la maison ? Oui, ne gardez que de petites quantités, et confiez le reste. S'il y a une arme à feu, sortez-la du domicile : c'est la mesure la plus déterminante. Ce n'est pas une punition, c'est du temps gagné.
Comment savoir si ça va mieux ? Le sommeil, l'appétit, les contacts avec les autres et la capacité à se projeter sont de meilleurs indicateurs que « il dit que ça va ». Méfiez-vous d'un apaisement soudain et complet après une période très sombre.
Je suis épuisé, je n'y arrive plus. Que faire ? C'est un signal, pas un échec. Passez le relais à d'autres proches, dites-le au professionnel qui suit la personne, et consultez pour vous. Un accompagnement qui dure suppose que vous teniez aussi.
Que dire juste après une tentative de suicide ? « Je suis content que tu sois là » suffit souvent pour commencer. Dans les premiers jours, évitez les reproches et les questions sur le pourquoi, restez présent, et laissez la personne choisir le moment d'en parler. La section 11 détaille les premières heures et la suite.
Il sort de l'hôpital demain. Que dois-je préparer ? Un premier rendez-vous daté, aussi proche que possible de la sortie, le numéro à appeler si cela se dégrade avant, le plan de sécurité, un domicile où ce qui était dangereux a été rangé, et une présence les premiers soirs. Les jours qui suivent une sortie sont une période à risque (section 12).
Puis-je appeler une ligne d'écoute pour moi, et pas pour lui ? Oui. Beaucoup de lignes de prévention du suicide répondent aussi aux proches qui s'inquiètent. Vous pouvez y demander comment aborder la question, comment juger de l'urgence, ou simplement dire ce que vous portez.
J'ai vu un message inquiétant sur les réseaux sociaux. Que faire ? Prenez-le au sérieux. En cas de danger immédiat, appelez les secours du lieu où se trouve la personne. Sinon, contactez-la en privé, posez-lui la question directement, signalez la publication au réseau social, et ne restez pas seul avec ce que vous avez lu (section 13).
19. À retenir
- Demander directement « est-ce que tu penses au suicide ? » ne donne pas l'idée : c'est un point bien établi.
- La plupart des personnes concernées sont ambivalentes : c'est ce qui rend l'aide possible.
- Un apaisement soudain après une période très sombre doit alerter autant que le désespoir.
- Éloigner les moyens dangereux — médicaments, armes à feu, produits toxiques — est la mesure la plus efficace.
- Un plan de sécurité écrit, construit avec la personne, réduit le risque.
- Ne promettez jamais le secret, et ne faites pas signer de promesse de ne rien faire.
- Le risque reste élevé dans les semaines qui suivent une crise ou une hospitalisation : gardez le contact.
- Accompagner à la consultation vaut mieux que conseiller de consulter.
- Après une tentative ou une sortie d'hospitalisation, ne repartez pas sans un premier rendez-vous daté, et restez présent les premiers jours, qui sont une période à risque.
- En cas de danger immédiat, restez, sécurisez, appelez les secours.
- Prenez soin de vous et partagez la charge : personne ne tient seul.
20. Sources et fondements
Ce guide est un texte original rédigé pour Psychotip. Il s'appuie sur des travaux publiés, sans reprendre le matériel d'aucun programme propriétaire. Il suit les recommandations internationales sur la manière d'évoquer le suicide : aucun moyen n'y est décrit.
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